La conserverie de l’île de Sieck
Sieck ? Où est-ce ? Une conserverie ? Le sujet surprend. Et pourtant l’histoire de la conserverie de l’île de Sieck mérite d’être connue. Elle est particulièrement représentative de tant d’autres sur le littoral !
L’ile de Sieck est située dans le Finistère nord, au sud-ouest de l’île de Batz, et proche de Roscoff. Elle fait partie de la commune de Santec et est accessible à marée basse. Moins de 20 ha, 1 km de long sur 300 m dans sa plus grande largeur.

L’activité de pêche dans la région est très ancienne : à pied, au moyen de barrages, à la ligne ou au filet sans embarcation[1]. Ces barrages à poissons, pêcheries en pierre ou en bois, situées dans la zone de balancement des marées, datent de l’époque préhistorique jusqu’à l’époque gauloise. Des installations de « bouilleurs de sel », fosse de stockage de saumure et four à sel, datant de l’âge du fer ont également été mises en évidence[2] laissant supposer une utilisation pour la conservation du poisson[3].
La pêche à la sardine est signalée dès le 15ème siècle. Au début du 18ème on note neuf chaloupes pratiquant cette activité et trois presses[4]. Production déjà aléatoire puisque Cambry, en 1795, dans son « Voyage dans le Finistère » signale l’abandon de la pêche à la sardine depuis 1789 et ne décrit pas d’activité de « presse[5], alors que vingt ans plus tard, en 1810, il y aurait de nouveau à Sieck, 7 à 8 embarcations pour cette pêche et une activité de presse.

En 1864, un ouvrage consacré à la sardine, très documenté[6], signale : « A l’île de Batz et à l’île de Siecke[7], sa voisine, on pêchait autrefois vers septembre et octobre, une certaine quantité de grosses sardines qu’un ou deux bateaux du pays prenaient avec de la gueldre ».
Le même auteur poursuit : « Un spéculateur de Roscoff, associé à l’un des premiers armateurs de Douarnenez, a songé à y faire la pêche sur une échelle plus importante. Après avoir obtenu de l’administration des douanes l’autorisation d’établir un atelier de salaison à l’Ile de Batz, il y a formé un établissement qui a débuté avec succès en 1863. Il vient d’acquérir l’Ile de Sieck, …, où il va encore monter des ateliers. »
Léopold Deschamps
Cet homme, c’est Léopold Marie Deschamps. Il est né en 1833 à Roscoff. Son père, Yves Jean Deschamps, est Juge de paix du canton de Saint Pol de Léon, Maire de Roscoff[8], et propriétaire de l’île de Sieck. Léopold est également Maire de Roscoff de 1863 à 1873. Il est négociant, armateur et à partir de 1864 conserveur.
La conserverie Deschamps à l’île de Sieck
Sans abandonner ses autres activités, Deschamps démarre en effet, en 1864, la conserverie sur l’île de Sieck. Il s’assure le concours de Gustave Le Guillou de Penanros, conserveur et armateur à Tréboul, qui lui apporte le savoir-faire et délègue des contremaîtres expérimentés[9]. Les pêcheurs douarnenistes lui assureront également une partie des apports.
Nous disposons d’une description de l’usine en 1886[10] : « L’usine comprend une vaste cour, entourée de trois côtés par des bâtiments, couverts en ardoises et close de l’autre côté par un mur, au milieu duquel se trouve une porte cochère donnant accès dans cette cour. A l’ouest, un grand édifice ayant rez-de-chaussée, présentant 3 portes et 8 fenêtres sur la cour, grenier au-dessus.
Au rez-de-chaussée, un magasin, dit des bouillottes, avec fourneau, deux chaudières, … , un treuil. Faisant suite au précédent, un magasin dit de l’emballage, où se trouve un escalier permettant de communiquer avec le grenier au-dessus et les autres greniers de l’usine, tous communiquant entre eux. Puis un atelier dit des soudeurs où se trouvent des tables recouvertes de zinc et des outillages (découpoirs, balanciers, cisaille, abattage à levier, échancroir, mouleuse, des morailles). Une petite pièce de décharge, puis un vaste atelier dit de l’huilerie, avec une cave à huile constituée de quatre cuves en tôle, munies d’un tuyau relié à une pompe placée dans le grenier au-dessus ; tables à huiler, tables à emboîter, quatre tables à égoutter, le tout recouvert en zinc, un fourneau de cuisson pour la sardine avec chaîne sans fin. Puis magasin d’étêtage avec deux tables d’étêtage et caisses à saler, et en retour vers le sud une autre pièce faisant partie du magasin d’étêtage avec deux tables.
Au sud de la cour, le magasin de presse avec caisses à saler, plateau de presse et à l’extrémité de la pièce une salorge. Entre les deux, l’entrepôt de sel. Du côté de l’atelier de la presse, une citerne sous les édifices avec une pompe à l’extérieur. Enfin, une « maison du charbon », à l’entrée des bâtiments[11].
L’usine produit principalement de la sardine en conserve ou pressée, mais aussi du maquereau et des asperges[12]. Les débouchés offerts par l’usine amènent un développement de la fréquentation de Sieck, par des pêcheurs locaux, mais aussi venant de plus loin, principalement de Douarnenez. Deschamps sollicite des aides du Conseil Général pour améliorer la protection du port, crédit obtenu en 1880[13] et réalisation du môle en 1882. La population de l’île s’accroit.
Faillite de Deschamps
Le 23 avril 1885 le Tribunal de Commerce de Morlaix prononce la faillite de Deschamps, banquier et négociant à Roscoff[14].

Faillite retentissante, par la notoriété de Deschamps, la confiance trompée, par le nombre de créanciers concernés et le montant du déficit[15]. Il lui est surtout reproché d’avoir poursuivi ses opérations commerciales alors que la situation était déjà désespérée en 1872 et que chaque année suivante a creusé un peu plus son déficit[16].
Pour la liquidation, une première vente est prévue pour le 24 septembre 1885 avec la constitution de 27 lots : des maisons, des fermes, des terres[17]. Deux autres ventes suivent en 1886 : un établissement de pêcherie qu’exploitait Léopold Deschamps au bas de la rivière de Lannion[18], et surtout la totalité de l’île de Sieck, à l’exception de quelques petits terrains appartenant à l’Etat, et d’une maisonnette appartenant à M Victor Lahalle[19].
La vente est programmée au 5 avril 1886 : « Vente en un seul lot de la Propriété de l’île de Sieck. Facilement accessible à marée basse avec voitures et charrettes, pourvue d’une bonne voie charretière, desservie également par un port commode, abrité d’un môle ». Il faut attendre juillet 1886 pour que la vente se réalise, du fait d’une surenchère.
Concernant Léopold Deschamps, il est condamné à deux ans de prison, ose faire appel, mais sa peine est confirmée par la Cour de Rennes et il est emprisonné. Tous ses biens sont mis en vente[20].
La conserverie de l’île de Sieck après 1865
Dès 1885 le liquidateur avait pris la précaution de maintenir en l’état, l’outil et les marchés, en confiant la conserverie en gérance aux Chancerelle.
Nous ne possédons pas d’éléments sur les intentions de l’acquéreur, Paul Guilloux, en 1886. Celui-ci est natif des Côtes du Nord, polytechnicien, officier d’artillerie. Ses affectations sont éloignées de l’île de Sieck (Besançon en 1875, puis Saint Etienne, Saint Denis et Nice)[21]. Mais l’année suivant l’achat, en 1887, dans son recueil statistique, l’administration des pêches considère que la friterie de l’île de Sieck va définitivement fermer. « Il n’y aura plus absolument que les bateaux du quartier à faire cette pêche. Ils expédient, en salaison sur Paris » [22].
Paul Guilloux décède à 43 ans en 1890. Sa fille unique, Yvonne, héritière, a alors 15 ans. Tout semble fini.
Est-ce la majorité de la fille de Paul Guilloux ou son mariage, en 1896, avec Gonzague de Kergariou[23] qui vont permettre de relancer l’activité ? Toujours est-il que la Société Brestoise de Produits Alimentaires, fondée en 1880 à Camaret, et qui a déjà un établissement au Guilvinec, va s’intéresser à Sieck et exploiter la conserverie jusqu’en 1901. Cette année-là, elle lui préfère le site de Locquémeau, un peu plus à l’Est, et laisse à nouveau Sieck sans gérance.
Nouvelle incertitude pour les débouchés de la pêche. Deux mareyeurs vont chercher à y répondre en demandant l’autorisation d’installer, sur le domaine maritime, des cabanes pour l’emballage du poisson. Projet qui semble rencontrer le veto d’Yvonne de Kergariou. Les pêcheurs signent une pétition dans la Dépêche de Brest faisant part de leur incompréhension de ce refus. « Cela paraît d’autant plus extraordinaire que son usine ne fonctionne plus … »[24].
Nouvelle demande des pêcheurs, quatre mois plus tard, plus ferme : « Les intérêts de toute une population et des marins de Plougoulm et de Sibiril seront-ils sacrifiés longtemps encore à ceux d’une unique propriétaire ? »[25]
L’usine à sardines de M. Arsène Saupiquet
Ont-ils été entendus ou était-ce un projet déjà en gestation ? Toujours est-il que le 19 juillet 1902 les bancs de sardine arrivent et l’usine ouvre la semaine suivante. Elle fonctionne aussi en 1904 et 1905. Le 6 juillet 1905, la Dépêche de Brest annonce : « L’usine à sardines de M. Arsène Saupiquet se prépare à recevoir de la sardine »[26].

L’activité, une nouvelle fois, ne dure pas. En 1908 la sardine est au rendez-vous, l’usine est à louer, mais n’a pas trouvé preneur[27]. Il en sera de même les années suivantes. « Le poisson est vendu aux grands bateaux de Roscoff ou dans la région, à la douzaine »[28].
Camp d’internement puis abandon
Durant la première guerre mondiale, de 1914 à 1917, l’usine sert de camp d’internement à l’armée française pour des soldats allemands, autrichiens et hongrois. 350 détenus, 70 gardes et une partie de la population de Sieck vont loger dans l’établissement[29] ! La citerne de l’usine, bien qu’insuffisante pour une telle population, aurait été l’un des critères de ce choix.
Même si la pêche se poursuit et se développe après-guerre, pas de nouvelles tentatives de fabrication de conserves.
En 1921 l’usine est mise en vente[30]. Plusieurs articles (1925, 1928, 1935) vont souligner le potentiel de la pêche sur l’île, déplorer l’absence de circuit de valorisation sur place, mais reconnaître aussi la brièveté de la campagne pour rentabiliser un outil. En 1939, la sardine abonde sur les côtes morlaisiennes. Elle est livrée en frais aux mareyeurs puis aux usines … du Sud-Finistère.
Lors du second conflit mondial, la conserverie et plusieurs maisons sont dynamitées par les Allemands qui font de l’île une position stratégique.
Il reste aujourd’hui une activité agricole sur l’île, mais le passé glorieux de la pêche et celui de la conserverie tombent dans l’oubli.
Mai 2026 Laurent Venaille
Tous mes remerciements à Daniel Roué, initiateur des premières prospections archéologiques sur le site, et passionné de l’histoire locale. Il m’a accordé un long entretien, confortant mon intérêt pour le lieu et le sujet et m’apportant de nombreux renseignements. Remerciements également à l’Association ADLS, « Les Amis du Littoral de Santec » et à son président, Daniel Le Ster, qui nous a mis en relation.
[1] Grégor Marchand, Marie-Yvane Daire, Chlöe Martin, Caroline Mougne, Anne-Lyse Ravon, Pau Olmos Benlloch, Caroline Hamon et Marylise Onfray, « Au milieu des flots, l’abri-sous-roche de Roc’h Santeg Leton (Santec, Finistère) », Gallia Préhistoire [En ligne], 60 | 2020, mis en ligne le 31 août 2020. URL : http://journals.openedition.org/galliap/1972 ; DOI : https://doi.org/10.4000/galliap.1972
[2] Le Goff J.-C., Roué D. 1999 – Inventaire archéologique du littoral de la commune de Santec (29), Bulletin de l’AMARAI, 12, p. 5-28.
[3] Sur l’avancement des recherches, voir l’article complet de la note 1 ci-dessus.
[4] Le Goff J.C. 1987. Histoire de l’île de Sieck.
[5] Cambry J. Voyage dans le Finistère, ou état de ce département en 1794 et 1795. T. 1. Consulté sur Gallica.
[6] De la pêche de la sardine et des industries qui s’y rattachent. Quimperlé. Imprimerie de Th. Clairet. 1864.
[7] Sic
[8] Maire de 1832 à 1833.
[9] En 1873, Le Guillou de Penanros se retire de l’affaire. Le Goff J.C. 1987. Histoire de l’île de Sieck.
[10] Annonce de la vente du vendredi 20 août 1886 après surenchère du sixième parue dans le supplément au Journal « La Résistance » du 31 juillet 1886, consulté sur Gallica.
[11] Daniel Roué.
[12] Pas de trace trouvée de la marque « Deschamps » citée dans certains documents.
[13] Rapports et délibérations du Conseil Général du Finistère du 1er août 1880 consulté sur Gallica.
[14] Archives Commerciales de la France du 10 mai 1885
[15] Sa faillite aurait ruiné plus de 400 familles dans la région, petits cultivateurs, fermiers, domestiques, marins, commerçants de légumes. Le Courrier du Finistère, juillet 1887. Un rapport des syndics chiffre à 341 le nombre des créanciers.
[16] Le Goff J.C. 1987. Histoire de l’île de Sieck.
[17] Journal « La Résistance », septembre 1885
[18] Journal « Le Finistère » mai 1886 : Commune de Servel, avec maison d’habitation, magasin de rogue, magasin de salaison, magasin de presse, magasin à sel, jardins, terrains, voie de communication conduisant à la grève, où se trouve un débarcadère dépendant de l’établissement. Ainsi que divers matériels.
[19] Lié par alliance à Léopold Deschamps
[20] Il décède, en 1905, à Servel, commune aujourd’hui rattachée à Lannion. Etat civil, AD 22.
[21] Archives Nationales. Base Léonore. Dossier Paul Guilloux.
[22] Ministère de la Marine. Statistique des pêches maritimes et de l’ostréiculture pour l’année 1887. Paris. Imprimerie Nationale. 1889.
[23] Marie Lafon, veuve de Paul Guilloux, se remarie en 1894 avec Charles Louis de Kergariou, dont le demi-frère, Gonzague De Kergariou, épouse sa fille deux ans plus tard.
[24] La Dépêche de Brest du 27 décembre 1901.
[25] La Dépêche de Brest du 1er avril 1902.
[26] A cette date, il y a deux sociétés « Saupiquet » : La SA des Etablissements Arsène Saupiquet, dont le Directeur, Jules Gauquelin, a été auparavant gérant de l’usine de Camaret de la Société Brestoise et doit donc parfaitement connaître le site de Sieck. La société Saupiquet Fils, créée par Arsène Saupiquet fils, qui a un établissement à Audierne et cherche probablement à étendre ses sites de fabrication. N’ayant trouvé aucune mention de Sieck dans les archives de la SA des Etablissements Saupiquet, ni dans les comptes-rendus des conseils d’administration, nous pencherons pour la seconde hypothèse.
[27] La Dépêche de Brest du 8 août 1908.
[28] La Dépêche de Brest du 6 septembre 1910.
[29] Le Goff J.C. 1987. Histoire de l’île de Sieck.
[30] Point à éclaircir : au cadastre, en 1920, le propriétaire indiqué est Charles de Kergariou, domicilié à Paris, alors qu’on cite encore la Vicomtesse De Kergariou comme propriétaire après-guerre (elle décède en 1948).
