1909 : Le Belem arbitre involontaire du conflit entre ferblantiers et conserveurs

Le 25 avril 1910, arrivée à Nantes du Belem à 6 heures ½ au quai de la Piperie en face des magasins généraux de Paris1. Il revient au port avec 4 caisses scellées, embarquées 7 mois plus tôt et qui ont donc fait le voyage Nantes – La Guyane – La Martinique – Nantes. L’analyse de leur contenu est très attendue par le monde syndical et patronal de l’industrie des conserves. Pourquoi cet aller-retour et cet intérêt ?

Corporation des boîtiers ferblantiers

Avec le développement de la conserve et l’adoption du fer blanc pour les contenants, la fermeture hermétique des boîtes est une condition indispensable de la réussite du procédé. Les ferblantiers puis les boîtiers ferblantiers et les soudeurs ont développé un savoir-faire important. Ils ont aussi amélioré les cadences et la qualité des fabrications. Ils saisissent vite le poids de leur travail dans la réussite des entreprises et forment une corporation des « boîtiers ».

Dès 1851 ils signent avec les conserveurs une convention leur assurant un traitement particulier et une rémunération plus importante.

Recherches de mécanisation de la fabrication et de la fermeture des boîtes

La fabrication de la boîte et sa fermeture représentent des postes importants dans le prix de revient, et à Nantes comme ailleurs, on cherche à développer des solutions mécanisées. Pas à pas des simplifications du montage des boîtes sont envisagées : emboutissage, agrafage, crochetage, … Première ébauche de serti en 1861 (Rouchaud à Bordeaux), première sertisseuse brevetée en 1868 (Bourgine à Paris) et premières fabrications chez les fabricants de boîtes vers 1879. Les Nantais Saunier (1888) et Firmin Colas (1889) seront bien dans la course, d’autant plus que les nouvelles réglementations sur l’inclusion de soudure dans les boîtes deviennent de plus en plus contraignantes. De plus, depuis 1893, la production de fer blanc aux forges de Basse Indre et les progrès amenés par le sertissage des fonds vont ramener à Nantes la fabrication de boîtes. Reste encore à résoudre la fermeture des boîtes qui se fait toujours par soudure après emboîtage sur les lieux de production. Les tentatives d’installation de sertisseuses vont d’abord générer des grèves, puis entraîner des émeutes comme le saccage de l’usine Masson à Douarnenez en 1902 ou la révolte et les destructions de machines à Concarneau en juillet 1909.

La destruction des sertisseuses par les ouvriers des conserveries. L’Illustration 1903
La destruction des sertisseuses par les ouvriers des conserveries. L’Illustration 1903

Un test en vraie grandeur

Réunion de crise le 26 juillet 1909 à Nantes, à la Préfecture. Malgré les évènements récents, syndicats de soudeurs et patrons acceptent le dialogue et se réunissent pour chercher une issue. Les aspects sociaux seront traités dans un autre cadre ; c’est sur la fiabilité du procédé du sertissage que portent les discussions. Les soudeurs prétendent qu’aucune machine ne pourra faire aussi bien qu’eux, appuyés dans cette conviction par certains membres du ministère de la Guerre et quelques conserveurs : craintes de perte d’étanchéité, de joints attaqués par l’huile, de taux de défectueux importants, de risques pour les clients. De leur côté les principaux conserveurs parlent de progrès, de cadences, de prix de revient, de concurrence. Pour s’allier les pêcheurs ils soulignent aussi la nécessité d’augmenter la capacité d’absorption lors de pêches importantes.

L’idée d’un test comparatif en conditions réelles de transport est retenue : on décide d’embarquer à bord d’un navire des boîtes de conserves prélevées dans diverses fabriques et on les comparera à des témoins restés à la Préfecture.

Le 24 septembre 1909 des échantillons selon les deux techniques, soudage ou sertissage, sont reçus salle de la répression des fraudes à la Préfecture, en présence des soudeurs, des usiniers et de l’administration. Cinq usines différentes constituent l’échantillonnage : Saupiquet de Nantes (sertisseuse Vorges et Bernard), Pellier des Sables (sertisseuse Blis), Amieux de Sauzon (sertisseuse Carnaud), Amieux de Quiberon (sertisseuse Bernier et Riom) et Cassegrain de Croix de Vie (sertisseuse Reinert). Au total 385 boîtes dont 207 serties et 178 soudées. Également dans la caisse Saupiquet, 5 boîtes serties provenant d’une fabrication antérieure (1908).

Copie du Procès-verbal d’embarquement à Nantes 25 septembre 1909 envoyé par la Préfecture à M. Cassegrain. Musée d’histoire de Nantes. Archives de l’exposition « Comme des sardines en boîtes ».

Il a été fait deux lots distincts : 1er lot 76 boîtes soudées, 104 serties dont 3 en 1908. 2ème lot 102 boîtes soudées, 103 serties dont 2 en 1908. Le 1er lot est emballé dans 4 caisses fermées et plombées et le 2nd est emballé dans une grande caisse qui restera à la Préfecture. Les 4 caisses du 1er lot sont dirigées sur le trois-mâts « Belem » qui part pour un voyage au long cours.

Retour à Nantes

7 mois plus tard de retour à Nantes, le 25 avril 1910, on décharge les caisses du Belem.

Le Phare de la Loire du 25 avril 1910

L’ouverture est programmée au 19 mai, le temps d’organiser la réunion et de faire venir des spécialistes parisiens, le Professeur Pouchet, membre de l’institut, directeur du Conseil supérieur d’hygiène, professeur à la Faculté de médecine de Paris et Léon Padé expert-chimiste au tribunal de la Seine, directeur du laboratoire de la bourse de commerce de Paris. Ce dernier intervenant à la demande des soudeurs. Conclusion dans le journal du lendemain : les résultats seront connus … plus tard !

Les experts jouent la montre

Le PV de la réunion du 19 mai signé par les participants précise « Avant de se séparer la Commission demande que les opérations d’analyses soient poussées le plus activement possible et il est entendu que dès que les résultats en seront définitifs, ils seront portés à la connaissance des intéressés par M. le professeur Pouchet auquel les parties déclarent laisser le soin de rédiger le communiqué officiel à faire à la presse »2.

9 mois plus tard toujours pas de communiqué officiel mais quelques mots dans le compte-rendu du 8ème Congrès des fabricants français de sardines en février 1911 laissent entendre que l’expert aurait

« conclu nettement que les boîtes fermées mécaniquement présentaient, au point de vue de l’hygiène, des garanties au moins égales aux boîtes soudées ».

Conclusion qui avait été donnée, mais non diffusée, dès le 9 décembre 1910 à M. Hermès de la fédération des ferblantiers boîtiers. « Les analyses effectuées sur les échantillons prélevés étaient strictement identiques entre conserves serties et soudées. Avec une préférence pour les boîtes serties exemptes de « marrons » de soudure ». Contestation de l’intéressé qui souhaite un rapport détaillé avec des analyses comparatives et de nouvelles ouvertures sur les échantillons restés sous scellés, considérant que le vieillissement après 7 mois de mer était insuffisant.

On n’arrête pas le progrès

Nouvelles ouvertures en juillet 1911, mais seuls les soudeurs s’expriment dans la presse avec des chiffres en faveur de leur technique et une contestation du protocole par leur expert. Il considère qu’il aurait été préférable de prendre d’autres produits que la sardine pour cette étude. « Alors tout est à recommencer ? »3. Trop tard. Deux ans sont passés. Le combat semble perdu, les sertisseuses remplacent peu à peu les soudeurs.

Et le Belem poursuit ses navigations.

[1] Le Phare de la Loire du 25 avril 1910. Archives départementales 44.
[2] « Sertissage ou soudage. M. Pouchet a parlé ». Le Phare de la Loire du 9 février 1911. Archives départementales 44.
[3] « Une vieille querelle Soudage contre sertissage ». Le Phare de la Loire du 28 juillet 1911. Archives départementales 44.

2025 Laurent Venaille

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