La famille Colin aux origines de la conserve nantaise

La première usine de conserves à Nantes a été créée en 1824 par Pierre Joseph Colin rue des Salorges. S’il n’est pas l’inventeur de la conserve, il est généralement reconnu comme celui qui a démontré sa faisabilité technique, commerciale et économique.
Sa réussite suscite la création de nombreuses autres entreprises qui contribuent au développement d’une industrie importante dans la région et la réputation pour Nantes de « Capitale de la conserve ». Pierre Joseph Colin a en fait bénéficié des essais de son père, Joseph, et les a développés à une plus grande échelle.

Joseph Colin père, l’initiateur

Joseph Colin (1755 – 1815) originaire des Vosges est issu d’une famille de confiseurs. Il est maître confiseur lorsqu’il épouse à Nantes en 1783 Marguerite Le Beau, elle aussi d’une famille de confiseurs. Il travaille d’abord avec son beau-père place du Pilori, puis reprend l’activité d’un autre confiseur réputé de Nantes, Tiby, et s’installe rue du Moulin en 1793 [1]. L’activité des confiseurs à l’époque est beaucoup plus large que le seul travail du sucre. Elle s’étend à tous les produits conservés dans l’huile, la graisse, le beurre, le vinaigre, le sel ; certains développent une activité de distillateur, de liquoriste, d’autres de traiteur ou de négoce. Le plus souvent, leurs produits sont destinés à une clientèle de luxe.

Vase de grès utilisé par
Pierre Joseph Colin.
Source : photothèque du Château des ducs de Bretagne

La recherche de moyens de conservation

Comme d’autres, à la même époque, Joseph Colin a cherché probablement à améliorer la conservation de produits frais, fruits, légumes, mais aussi de poissons comme la sardine. Ce dernier est un produit recherché à l’état frais mais décrié lorsqu’il est conservé salé et pressé. Du fait de son métier Joseph Colin avait connaissance de pratiques comme le confisage des sardines, déjà évoqué en 1742 [2], la conservation d’huîtres dans des pots de terre, au vinaigre ou au beurre, décrite par Kalm en 1752 [3], ou même d’un procédé approchant celui de Nicolas Appert lorsque l’on parle de sardines cuites, mises en boîtes de fer blanc et recouvertes par du beurre dans l’ouvrage de Duhamel du Monceau en 1772 [4]. Procédé prometteur mais incertain et limité sur la durée de conservation …

Des informations stimulantes

Joseph Colin est membre du Conseil Municipal de Nantes en 1800 et 1803. Il côtoie des armateurs, des voyageurs et logiquement se tient informé des évolutions de son métier. Les rumeurs des essais vers 1794 de produits de longue conservation gardant leur fraîcheur, réalisés par le confiseur parisien, Nicolas Appert [5], ne peuvent lui échapper comme celles des tests embarqués sur des navires de la Marine en 1803 [6],[7]. Il peut aussi suivre les articles de Grimod de la Reynière dans l’Almanach des gourmands dont ceux qui encensent Appert en 1805 [8]. Stimuli suffisants pour que Joseph Colin développe, sans l’aide de personne, dans son atelier de la rue du Moulin, ses premières boîtes ou bocaux traités par la chaleur après fermeture hermétique.
Lorsqu’il décède en 1815 son fils Pierre Joseph et à sa fille Julie bénéficient de ce savoir.

Julie Colin, confiseuse méconnue

Julie (1797 – 1852), fille de Joseph et Marguerite et donc sœur cadette de Pierre Joseph, se marie en 1820 avec Nicolas Bergem, confiseur liquoriste à Angers.  Celui-ci décède peu de temps après en 1825. Elle revient à Nantes et épouse en 1828 en secondes noces Arsène Vincent également confiseur.  Dans l’acte de mariage la profession de Julie est mentionnée : elle est « confiseuse ». Des conserves sont commercialisées sous la marque de leurs deux noms joints VINCENT COLIN rue du Moulin [9].
Une de ses filles, Julie, épouse en 1841, Jean Baptiste Georget, qui met au point un vernis pour une meilleure protection intérieure des boîtes et l’amélioration de la conservation du produit. Étape importante qui fera longtemps la renommée de Nantes et du « vernis de Chantenay ». Une autre de ses filles, Augustine, épouse Eugène Liothaud, négociant venant de La Grave dans les Hautes Alpes, comme les Caraud, Amieux, Jacquier, et que l’on retrouve dans le milieu de la conserve.
Après Julie Vincent-Colin, l’activité de la rue du Moulin est reprise par Henri Lamoré-Forest, confiseur, issu d’une famille de libraires imprimeurs nantais. Il serait l’un des premiers photographes amateurs de la ville et dont certains daguerréotypes font partie des collections du Musée d’histoire de Nantes.

Une des plus anciennes boîtes de conserve, exposée au Musée d’Histoire de Nantes
 Source : photothèque du Château des ducs de Bretagne

Pierre Joseph, l’entrepreneur

Pierre joseph Colin (1785 – 1848) est né à Nantes. Il épouse en 1811 Augustine Rosalie Fabre, fille d’un marchand-épicier-confiseur d’Angers. Il est lui-même déclaré « marchand confiseur »[10]. Ils ont 5 enfants dont trois décèdent en bas âge.

Source : photothèque du Château des ducs de Bretagne

De l’artisanat à une production organisée

A la reprise des affaires de son père, en 1815, Pierre Joseph envisage rapidement les choses en grand. Il développe des contacts avec des armateurs, échantillonne ses produits à bord des navires et fait savoir par voie de presse les réussites du procédé [11]. En 1822 – 1824 il concourt au niveau national pour un prix organisé par la « Société d’encouragement pour l’industrie nationale » et se retrouve second derrière … Nicolas Appert [12].

L’activité rue du moulin se fait dans une arrière-boutique exiguë, en plein centre-ville, générant odeurs de friture et déchets, peu compatible pour un développement de l’affaire.  Il murit son projet de déménager dans un autre quartier de la ville, les premiers contacts pour l’établissement de la rue des Salorges sont antérieurs à 1816, puis y débute la production en 1824 tout en conservant dans un premier temps le magasin de la rue du Moulin. Les locaux et les équipements sont pensés pour une production rationnelle.

Façade de l’usine Colin rue des Salorges. Détail.
Source : photothèque du Château des ducs de Bretagne

Des concurrents sérieux

Il n’est pas le plus légitime pour réussir dans cette entreprise. A cette date, Appert a déjà une forte expérience et des soutiens à Paris. Quinton, fabricant de vivres pour la marine à Bordeaux produit des conserves depuis 10 ans. Le gouvernement a par ailleurs choisi cette ville pour y implanter une usine en 1822, dont la direction est confiée peu après à Rödel. Les préférences de l’administration allaient plutôt vers Paris, Bordeaux ou Rochefort.
Le nantais Deffès a la bonne idée de débuter sur les lieux de pêche à La Turballe. En Angleterre depuis 1812 Gamble, Donkin et Hall produisent des conserves et établissent des dépôts dans les ports [13]. Outre atlantique, marché qu’il prospecte, l’américain Robert Ayars s’est lancé en 1812.

Une réussite rapide

Pourtant dès 1825 on reconnaît la réussite de Pierre Joseph Colin. Tel cet article de la Feuille Commerciale de Nantes louant les progrès de la science et citant, Bertholet pour la teinture, Seguin pour la tannerie, Achard pour la raffinerie, Parmentier, Vauquelin, Deyeux, Pelletier et … Colin. « Colin a acquis une grande et juste réputation dans l’art du confiseur. Plusieurs maisons de Nantes … ont fait des envois de substances conservées par Colin (viandes bouillies et rôties de toutes espèces, pâtés de lièvres, de cailles, de perdrix truffés et non truffés, des saumons, des aloses, des lamproies, des sardines crues ou confites au beurre, du lait, …). Ces produits ont traversé les mers et se sont trouvés au retour dans l’état le plus parfait d’intégrité. Monsieur Colin ayant fait connaître ses procédés à ses commettants d’Amérique, en a reçu des ananas et autres fruits qui ont conservé la saveur délicieuse qu’ils ont dans les pays chauds [14]». L’article cite ensuite le coût élevé de ces denrées et remarque que Colin est parvenu à les diminuer en particulier « du fait de la formation d’un établissement en grand qui lui permet des prix bien inférieurs à ceux de ses concurrents. Il s’engage à reprendre tout ce qui ne serait pas bien conservé ».[15] Ses produits sont effectivement exportés dans de nombreux pays et on signale par exemple le succès « des sardines au beurre et à l’huile de M. Colin» à Calcutta.

En 1830 Pierre Joseph Colin est nommé membre du Conseil Municipal de Nantes.[16] La même année il aide un autre ligérien à s’installer : « Après quelques entretiens avec le fameux Colin de Nantes, M.Rebours directeur des contributions directes, a sous le pseudonyme de J.Coneau, importé au Mans l’art de conserver les substances alimentaires [17]. » L’affaire sera reprise en 1841 par les frères Pellier qui développent une activité importante en particulier à La Turballe.

En 1836 Colin a une production de 100 000 boîtes (dont 36 000 de sardines et 15 000 de légumes). Soit les 5/6 des conserves livrées au commerce[18]. En 1838, dans un courrier au Maire de Nantes, il déclare une production de 200 000 boîtes, presque exclusivement pour l’exportation. Il est au faîte de sa réussite.

Une transmission douloureuse

En 1837 il associe son gendre, Jules Bonhomme, à son entreprise [19]. En 1840, à 55 ans, il souhaite se retirer de l’affaire. Son âge n’est probablement pas la seule raison. Il a dû, les années précédentes, faire face à de nombreuses attaques dont les contrefaçons d’un autre nantais [20] et des tracasseries administratives importantes avec les services de l’état. Il signe le 27 janvier 1840 un acte de cession à son gendre avec des conditions très avantageuses pour ce dernier.
Pierre Joseph revient malgré lui aux affaires, d’avril à septembre 1843, pour répondre à la demande des créanciers de Jules Bonhomme-Colin et tenter de sauver l’entreprise. En vain. Il ne peut pas empêcher la faillite prononcée le 16 septembre 1843. Lors des différentes phases de la liquidation il est parfois mis en cause ou en difficulté par celui qu’il essaie de sauver. Il assiste à la mise en vente à partir de 1844 de ce qu’il avait construit [21].
Il continue ses actions auprès des plus démunis et décède le 18 juillet 1848 dans sa propriété de La Motte à Saint Sébastien sur Loire [22],[23] . Il est enterré au cimetière du bourg [24].


La marque « Conserves Joseph COLIN » est reprise par Alfred Guihery Deslandelles et Cie [25] puis par Pierre Augustin Chauffourier, agent de Colin à Londres depuis 1840. Elle est maintenue jusqu’au début du XXème siècle.  


[1] Affiches de Nantes et du département de la Loire-Inférieure du 13 et 20 février 1793. Archives départementales de Loire Atlantique.

[2] Savary Philémon-Louis. Dictionnaire universel de commerce, contenant tout ce qui concerne le commerce qui se fait dans les quatre parties du monde. 1742 Tome 1 / … Ouvrage posthume du Sr Jacques Savary Des Bruslons… continué… et donné au public, par Philémon-Louis Savary. Consulté sur Gallica.

[3] Kalm Peter. Travels into North America. 1752. Consulté sur Internet Archive.

[4] Duhamel Du Monceau, Henri-Louis (1700-1782). Traité général des pesches et histoire des poissons qu’elles fournissent. Parties [5] à [8]. 1772. Consulté sur Gallica.

[5] Barbier Jean-Paul. Nicolas Appert, inventeur et humaniste. 1994. SI, Royer, Collection SAGA Sciences

[6] B. Dartigues. Nicolas Appert. Ses rapports avec la Marine. Cols bleus n°2147 du 23 novembre 1991.

[7] Barbier Jean-Paul. Nicolas Appert, inventeur et humaniste. 1994 ; SI, Royer, Collection SAGA Sciences

[8] Grimod de la Reynière, Alexandre-Balthazar-Laurent (1758- 1837). Almanach des gourmands : servant de guide dans les moyens de faire excellente chère / par un vieil amateur. 1805. Consulté sur Gallica

[9] Exposée au Musée d’histoire de Nantes. Collection du musée des salorges.

[10] Il est classé comme « distillateur liquoriste » dans les Etrennes nantaises du 1er janvier 1817. Archives départementales de Loire Atlantique. Et comme « confiseur, distillateur, liquoriste » lors du recensement de population de 1818. Archives Municipales de Nantes.

[11] 1822 Journal de Nantes et de la Loire Inférieure du samedi 8 juin 1822. Ville de Nantes – Bibliothèque municipale.

[12] Bulletin de la Société d’Encouragement pour l’Industrie Nationale. 1824. 23e année. N° 235-246. Conservatoire national des arts et métiers. Conservatoire numérique http://cnum.cnam.fr

[13] Bryan Donkin, The very civil engineer 1768-1855. Maureen Greenland, Russ Day. 2016.Phillimore book Publishing.

[14] Feuille Commerciale de Nantes du 22 mai 1825. Archives départementales de Loire Atlantique.

[15] Feuille Commerciale de Nantes du 22 mai 1825. Archives départementales de Loire Atlantique.

[16] Archives Municipales de Nantes. Cote : 1D40 – Dates : 1830-1833 – Conseil municipal. – Procès-verbaux des délibérations

[17] Bulletin de la Société d’agriculture, sciences et arts de la Sarthe. 1911

[18] Guépin, Ange. Nantes au XIXe siècle : statistique topographique industrielle et morale, faisant suite à l’Histoire des progrès de Nantes. P 398 – 402

[19] Denis Denise. A Messieurs les Président et Juges composant le Tribunal civil de première instance, séant à Nantes. Mémoire pour Denis Denise, contre MM. Plessix, Fourcade et Monteix, syndics de la faillite Bonhomme-Colin. Pièce justificative n°II. Ville de Nantes – Bibliothèque municipale.

[20] Voir l’article Colin contre Colin

[21] Voir article « Jule Bonhomme Colin, fin d’une sage familiale »

[22] L’Alliance du 20 juillet 1848. Archives départementales de Loire Atlantique.

[23] Courrier de Nantes du 18 juillet 1848. Archives départementales de Loire Atlantique.

[24] Sa tombe est toujours visible, bien que non mise en valeur. Cimetière du bourg, Saint Sébastien sur Loire, Parcelle : B/3/1

[25] Courrier de Nantes du 10 juillet 1849. Archives départementales de Loire Atlantique

2025 Laurent Venaille

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