De Salmon à Thy’No
Moutardes, Cornichons, Conserves et Chocolats
Amieux n’est pas le seul exemple nantais de conserveur diversifié dans plusieurs productions alimentaires. A la même époque, et à proximité, Julien Salmon et Marie Dabin développent, à partir de 1858, une activité de transformation allant de la moutarde au chocolat en passant par les fruits au vinaigre, les conserves et la minoterie. Une histoire qui se poursuit à Nantes jusqu’en 1961.
La création de la Maison Salmon[1]
En 1858, à Nantes, Julien Salmon[2], tonnelier Quai de la Fosse, épouse Marie Dabin[3]. Elle est cuisinière au 11 Quai Duguay-Trouin. Elle y travaille, au moins depuis 1856, pour Augustin Chenais et Rose Favreau, fabricants de moutarde. C’est une activité qui aurait été créée vers 1826[4], mais qu’ils ont repris récemment, vers 1851. Aucune précision sur les modalités de transmission, mais dès 1859, les Salmon ont pris la place des Chenais, et sont mentionnés comme marchands, puis négociants en 1860, et fabricants de moutarde en 1861[5]. Très vite ils développent et diversifient l’activité. Dès 1868, ils apparaissent dans les annuaires comme fabricants de moutarde, mais aussi de vinaigre, de fruits au vinaigre, pickles, et comme chocolatiers. Puis apparaissent les confiseries et les conserves. Toujours au 11 Quai Duguay Trouin avec une « usine à vapeur, boulevard Sébastopol »[6].
Entre 1869 et 1882, Julien Salmon fait plusieurs acquisitions foncières à La Collinière, et vers 1882 une usine est créée et remplace celle du boulevard Sébastopol. Le siège passe peu après au 6bis Quai Duguay-Trouin avec une boutique à cette adresse. La famille habite rue Olivier de Clisson.
La marque Salmon est déposée en 1874 pour la moutarde, les condiments, les pâtisseries, confiseries et chocolats. En 1878 pour les conserves alimentaires et les salaisons, mais aussi pour une moutarde aux fines herbes. Et en 1900 pour une moutarde à la ravigotte[7].
La qualité des produits est reconnue par des médailles et des diplômes : Nantes en 1861, Vannes en 1863, Niort en 1864, Nantes de nouveau en 1882 et 1884. Le 8 juin 1882, dans le Phare de la Loire, un article expose que « M. Salmon est un chocolatier dont la réputation n’est plus à faire ». Il importe directement ses matières premières, sans addition de fécule, ni de sucre, et maitrise toutes les opérations de la torréfaction à l’empaquetage. Le journaliste ajoute que « ses moutardes sont de peu inférieures à celles de Dijon » et qu’il utilise ses déchets[8] à la confection de fruits au vinaigre et de conserves de primeurs.
Quatre ans plus tard, mêmes louanges dans un article de l’Union bretonne[9] : Salmon « attire l’attention des gourmets par ses fèves et produits de chocolat, ses boîtes de conserve de petits pois et de haricots, ses pots de moutarde, ses flacons de fruits au vinaigre, ses pickles ». Suit une description de l’usine et de sa machine à vapeur de 25 CV.
Outre cette présence dans les expositions et la presse, Salmon exploite, pour attirer et fidéliser sa clientèle, la récente mode des « chromos », ces images accompagnant les produits et incitant les collectionneurs, jeunes et moins jeunes, au réachat[10]. Les images abordent aussi bien des maximes, des devinettes, des mots d’humour, des séries (oiseaux, métiers, militaires, … ), des cartes à jouer, … [11]

Autre diversification d’activité en 1882, Julien Salmon construit un moulin sur l’une des parcelles de Doulon[12], avant d’y installer ses autres productions.
La famille Salmon
Julien et Marie ont 3 enfants, Marie, Jules et Céline[13]. Marie épouse en 1878, Léon Tual. Léon est né en 1849 au Péllerin, s’est engagé dans les zouaves pontificaux, a été cité pour sa bravoure pendant le siège de Paris en 1870. Lors de son mariage il est comptable. Jules travaille pour l’affaire familiale[14]. Céline épouse un médecin installé à Corcoué sur Logne.
Julien Salmon décède en 1890. C’est le gendre, Léon Tual, qui va poursuivre l’activité, même si sa belle-mère Marie Salmon reste aux affaires jusqu’à son décès[15]. Dès 1891 la mention « Tual-Salmon » apparaît et à partir de 1892 les annuaires mentionnent « Maison Salmon. L.Tual-Salmon successeur ».

Léon Tual décède en 1894, son beau-frère Jules en 1895 et Marie Dabin-Salmon en 1901. C’est la fille, Marie Salmon, épouse Tual, qui prend la suite, sous la raison sociale de « Vve Tual-Salmon ». Lors de la succession, des terrains proches de l’usine de Doulon reviennent à sa sœur Céline. Certaines sont revendues peu après où vont s’établir des industries chimiques.
La minoterie est reprise par Pierre Rocher, meunier, né en 1867 en Vendée, fils de meunier.
La marque « Salmon » reste active et est même mise en avant, sans y accoler le « Tual », en 1900, lors du dépôt pour la Moutarde à la ravigotte[16].

Source : Marques de fabriques. AD 44. N°1656.
Début 1906 Marie Tual-Salmon fait paraître une annonce pour « la mise en vente d’une usine de chocolaterie et de fabrique de conserves alimentaires à la Collinière[17] ». La date de l’adjudication est fixée au 9 avril 1906. L’acquéreur est Emile Guillemot père, maître boulanger, à Josselin. L’acte d’achat est enregistré le 10 mai, pour 27000 francs.
Pendant 48 ans la famille Salmon aura réussi à développer, avec succès, des branches d’activités techniquement très différentes, dans un même lieu, à la Collinière.
Minoterie Rocher
Pierre Rocher, acquéreur de la partie minoterie en 1902, va reconstruire le moulin cette année-là. Mais le 1er février 1911, un incendie ne laisse que les « quatre murs », détruit les stocks et affecte d’autres bâtiments[18]. Les dégâts sont très importants. Pierre Rocher choisit de reconstruire sa minoterie à Carquefou qu’il exploite jusqu’en 1923.
Guillemot et Duplan
Emile Guillemot a 73 ans lorsqu’il signe chez Mounier, notaire rue Crébillon, la reprise de Tual Salmon[19]. Comme son père, il est d’abord boulanger en 1863, puis négociant en 1872, à Josselin. Son fils, Emile, 43 ans, est minotier dans cette même ville. Est-ce pour lui qu’il réalise cette transaction ? Est-ce lui ou son fils qui s’associe avec Auguste Duplan, 32 ans, natif de Josselin, voyageur de commerce domicilié à Nantes, pour créer Guillemot et Duplan ?
En 1907, Guillemot (père) est recensé dans les annuaires à la rubrique « conserves alimentaires », Guillemot et Duplan en « conserves alimentaires » et « confiseries, chocolat ». Avec comme adresse, dans les deux cas, 17 quai Duguay-Trouin, usine à la Collinière. Ils poursuivent les mêmes activités qu’auparavant, avec les marques Salmon ou Tual-Salmon. Lors de l’incendie de février 1911 qui détruit la minoterie Rocher qu’ils jouxtent, l’article de presse précise que les stocks de « conserves de toutes sortes, de cornichons, de poivre, de chocolat, … » ne sont pas affectés.
Guillemot père décède en septembre de cette année 1911, Guillemot fils un mois après, et Duplan, l’associé, en 1914. Ce dernier a déjà quitté Nantes[20] pour la région parisienne à cette époque.
Thy’No
C’est Jules Martineau, gendre de Guillemot père, qui prend la suite[21], en 1912. Il tente de s’opposer[22], sans avoir gain de cause, à l’extension d’activités de stockage et de fabrication de produits chimiques à proximité immédiate de son usine [23].
Lors d’un fait divers, en 1919, la chocolaterie est dénommée « Martineau Salmon ». Si le fondateur reste présent, Tual, Guillemot et Duplan sont déjà effacés des mémoires. C’est aussi en 1919 que se fait le recentrage de l’activité sur le chocolat avec l’abandon des conserves. L’arrêt de la moutarde et des produits vinaigrés doit être antérieur, vers 1914.
En août 1920 Jules Martineau dépose la marque « chocolat Diana », et surtout la marque « Thy’No », en jouant avec son nom et l’influence asiatique des années folles. Il fait appel à un peintre graphiste renommé de l’époque, Jean d’Ylen, pour créer une affiche.

Malgré le succès de la marque et de la communication, le 8 novembre 1921 est prononcé le jugement de la liquidation de la chocolaterie J. Martineau et fils. Vente publique le 10 janvier 1922 des marchandises en entrepôt, dont 245 sacs de cacao[24].
SA THYNO puis SIAMNA, la fin de l’histoire nantaise
Deux « industriels », Paul Tugault et François Lecour-Grandmaison vont se porter acquéreurs. Rachat de l’usine en janvier, des marques en mars, puis constitution de la Société Anonyme des Confiserie et Chocolaterie « Thy No » le 6 avril 1922[25]. L’objet principal reste le chocolat et la confiserie. Deux nouvelles marques sont déposées, « Regilda » en 1924 et « Saint-Yves » en 1931, mais il s’agit plus d’exploiter l’existant que de développer l’affaire.
En 1936, la société Thy’No est dissoute pour se fondre dans une nouvelle structure avec des actionnaires communs, la SIAMNA (Société d’Industries Agricoles de Meaux, Nantes et Algérie). Le siège est à Paris, rue du Louvre. L’ensemble regroupe des activités sucrières, distillerie, raffinerie, râperies, …, à Villenoy près de Meaux, une exploitation agricole industrielle et commerciale en Algérie[26] et l’exploitation des confiseries et chocolateries Thy’No à Nantes. L’activité meurt à petit feu. En 1961, pendant l’été[27], est annoncée aux 22 salariés encore présents, la fermeture de l’usine nantaise[28].

Les bâtiments sont détruits en 1965.
2026 Laurent Venaille
[1] Attention beaucoup d’homonymies dans cet article. D’autres Salmon, Guillemot, Duplan(d) et Martineau à Nantes sur des périodes et activités similaires ou identiques. Par exemple, vers 1870, on trouve un autre Salmon (François Joseph) associé à Cyprien Neyssensa dans une affaire de conserves et de salaisons à Chantenay puis rue Fourré.
[2] Julien Salmon (1831 Gorges – 1890 Nantes), fils de tonnelier.
[3] Marie Marguerite Dabin (1834 Maisdon sur Sèvre – 1901 Doulon), fille de marinier.
[4] Dans un article de l’Union bretonne du 11 juillet 1886, sur Salmon, l’auteur affirme que l’activité de moutarde a 60 ans. AD 44.
[5] Recensement de 1861 au 11 Quai Duguay-Trouin, boutique et arrière-boutique, fabricants de moutarde. AMN.
[6] Hypothèse à valider : il pourrait s’agir de la vinaigrerie – tonnellerie de Toublan rue de Richebourg.
[7] Le dépôt de marque est effectué avec 2 « t » à ravigote.
[8] Sic !
[9] Union bretonne du 11 juillet 1886. AD 44
[10] Les premières sont très simples, probablement multi clients avec un repiquage « chocolat Salmon », puis développent du texte au verso. Un des premiers imprimeurs est le nantais Guéneux puis Salmon fait appel à des imprimeurs parisiens.
[11] Avec un marché encore très actif sur les sites de vente en ligne
[12] Aucune information retrouvée sur cette activité autre que la mention au cadastre de Doulon.
[13] Marie Julienne (1859 Nantes – 1943 Nantes), Jules Charles (1860 Nantes – 1895 Doulon), Céline Louise Julienne (1863 Nantes – 1949 Nantes)
[14] Négociant lors de son mariage en 1889 avec Adélaïde Dénécheau. Ils sont domiciliés à La Collinière à Doulon.
[15] En 1901. Dans l’acte de décès elle est qualifiée « industrielle ».
[16] Dépôt de marques. AD 44
[17] Ouest Eclair du 25 mars 1906. AD 44. L’orthographe du lieu est dans la plupart des documents de l’époque avec 2 « l », contrairement à l’usage actuel.
[18] Le Phare de la Loire du 2 février 1911. AD 44
[19] Minutes de l’étude du notaire Mounier. AD 44
[20] Et probablement l’entreprise après le décès de Guillemot, mais pas d’éléments de preuve.
[21] Jules Alexandre Marie Martineau (1860 Belz – 1932 Les Sables d’Olonne) épouse Adélaïde Léonie Marie Guillemot (1869 Josselin – 1952 Saint Gilles Croix de Vie) en 1892. Il est employé des Douanes, puis percepteur des Contributions, pensionné en 1911 pour 5 ans de service militaire et 26 ans d’administration.
[22] Sur des anciennes parcelles Salmon revendues par un des héritiers. Voir le compte rendu des séances du Conseil départemental d’hygiène publique pour l’année 1912. « Fabrique d’eau de Javel. Dépôt de benzol à la Collinière (Demande Lambert Rivière) ». Pages 116 à 124. AD 44.
[23] Ets Dussumier, Lambert Rivière, puis Cotelle et Foucher. L’usine est au 124 – 126 route de Sainte Luce. ThyNo au 120.
Voir à ce sujet : Patrimonia : Usine Cotelle et Foucher : https://patrimonia.nantes.fr/home/decouvrir/themes-et-quartiers/usine-cotelle-et-foucher.html
[24] Le Phare de la Loire du 24 décembre 1921. AD 44
[25] Affiches Régionales de l’Ouest du 5 mai 1922. AD 44. Adélaïde Guillemot, épouse Martineau, reste propriétaire du foncier un certain temps.
[26] Commune de Saoula et Birtouta
[27] Ouest France du 3 août 1961
[28] La SIAMNA va fusionner avec SCS sucrerie du Soissonais et Cie sucrière, reprise par la Cie de Navigation Mixte en 1979 et former avec d’autres apports industriels, la Compagnie Française de Sucrerie en 1979. Elle-même sera répartie entre différentes compagnies sucrières dont Saint Louis et Eridania Beghin Say.
