Histoire d’une rumeur. Nicolas Appert a-t-il rencontré Joseph Colin ?

Jusqu’en 1985, la question sur une éventuelle rencontre entre Nicolas Appert et Joseph Colin ne se posait pas. C’est la sortie d’un roman [1] à cette date qui va générer une belle histoire entre les deux hommes, qui aboutirait à la création de la sardine à l’huile.

Au cours du livre, la romancière décrit les étapes d’un déplacement de Nicolas Appert sur le littoral, à partir de notes d’un carnet de voyage. A Nantes, « … en arpentant la ville, à force de m’enquérir chez les uns et les autres épiciers, j’ai fait la connaissance de Joseph Colin. Nous avons immédiatement sympathisé. … Joseph Colin m’offre l’hospitalité. Je passerai la Noël dans sa famille. Ainsi vais-je rester plus longtemps que je ne l’avais prévu à Nantes afin de lui apprendre ma méthode dont il se montre enthousiaste… »

L’histoire est reprise peu de temps après par deux chercheurs nantais [2], dans une publication sur les conserveries et ferblanteries nantaises. A l’occasion d’une exposition à Saint Sébastien sur Loire sur « La conserve et sa boîte » en novembre 1989, un article dans la presse locale signale ce travail et met en exergue cette histoire. Et le 8 décembre 1989 une plaque commémorative est inaugurée au 4 rue du Moulin à Nantes sur le lieu supposé de la rencontre. Et l’anecdote du roman devient la vérité.

Peu à peu, des voix se font entendre et émettent des doutes. Si en 1991 l’histoire est reprise dans la presse à l’occasion d’une conférence, l’exposition au Château des Ducs de Bretagne « Comme des sardines en boîtes », elle, ne retiendra pas ce point [3]. En 1994, Jean-Paul Barbier [4], spécialiste du sujet, fait paraître une biographie de Nicolas Appert très détaillée et bien documentée [5], qui aurait dû mettre un point final à l’histoire. Mais rien n’empêche la rumeur de courir. Et elle court toujours …

Alors quelques éléments pour vous faire votre propre jugement.

Revenons au roman. Son autrice, Rosemonde Pujol, a 67 ans lors de sa parution, elle est reconnue professionnellement, très engagée, aussi bien sur les questions de santé, de consommation ou du droit des femmes. Mais non spécialiste d’Appert, ni historienne.

Le livre a un grand mérite, celui de faire connaître Nicolas Appert au grand public [6]. Bien que parfois dans un style larmoyant ou à l’eau de rose, c’est un roman habile, bien construit, facile à lire, mélangeant faits historiques et anecdotiques, faits réels et imaginaires. Quelques détails précis, donnent de la crédibilité à l’ensemble. Comment douter ?

Les premières preuves de la mystification, c’est Rosemonde Pujol elle-même qui nous les donne. Concernant Nicolas Appert, elle prend soin de distinguer les faits réels, accompagnés d’une note de bas de page, des faits imaginaires, non argumentés.  Sont en particulier dans le champ de l’imaginaire, la plupart des éléments de sa vie, et sur le sujet qui nous intéresse, les carnets de voyage, plusieurs dates, les rencontres [7], les états d’âme.

Même sa succession entretient une erreur commune [8]

Autres éléments factuels :

  • Dans le roman, le voyage sur le littoral atlantique, se situe de décembre 1805 à janvier 1806. Alors que les sources documentées fiables le situent l’année d’après [9].
  • L’itinéraire proposé par Rosemonde Pujol est le plus logique, du nord au sud, mais ce n’est pas celui que relate Grimod de la Reynière, contemporain et soutien de Nicolas Appert [10].
  • L’objectif même du voyage est modifié. Rosemonde Pujol le résume en une tournée commerciale d’agents locaux, alors que les préoccupations de Nicolas Appert à l’époque sont très clairement de convaincre la Marine [11] et les armateurs de l’intérêt de son procédé. Il cherche avant tout des fonds pour financer ses travaux de recherche. On imagine mal qu’il puisse « arpenter la ville en cherchant des épiciers » …
  • Enfin, point de détail pratique, comment aurait-il pu trouver de la sardine à cette époque, fin décembre, pour faire des essais ?

Joseph Colin n’avait pas besoin de « prendre de cours ». Confiseur, d’une famille de confiseurs, il produit déjà des sardines « confites » en pots de grès. Depuis 1794, Nicolas Appert parle de son procédé, échantillonne, vend ses produits, y compris chez Lizé à Nantes. Des marins les testent et des avis sur cette nouvelle façon de faire, circulent inévitablement dans de nombreux ports. Cela a probablement suffi à attiser la curiosité de Joseph Colin et à lui donner l’envie de mener ses propres approches.  D’autres que lui, outre-manche ou outre-Atlantique ont eu la même démarche. Voire ont déposé un brevet, comme en 1807 Thomas Saddington [12], avant même que Nicolas Appert ait publié son premier ouvrage.

Débat de spécialistes sans importance ?

Le point peut sembler mineur. Il ne l’est pas.
En premier lieu, question d’honnêteté.
Mais aussi, l’histoire de la conserve comme celle d’autres techniques n’est pas celle d’un Maître et de disciples. Sans rien retirer au génie et à la démarche de Nicolas Appert, il a bénéficié de travaux antérieurs. Citons Papin pour l’autoclave et le débat Needham – Spallanzani sur la génération spontanée.
Et le procédé continue d’évoluer après lui. Sans les enseignements de Pasteur, la conserve aurait pu disparaître. Et quel aurait été son développement sans les vernis de Chantenay (Georget), les perfectionnements de la métallurgie, les sertisseuses ? Quid du développement industriel sans des Colin ou des Deffès ? Comment lutter contre des germes bactériens sans connaître les variabilités de leur résistance démontrée par Tyndall ? Connait-on assez les perfectionnements apportés aux traitements thermiques par les américains Bitting, Bigelow ou Ball, le français Cheftel, et plus proche de nous le breton Mafart ? Et dans l’ombre, combien d’ouvriers, de ferblantiers, de conserveurs, de microbiologistes, de thermiciens ont œuvré pour contribuer à la fiabilisation et à l’optimisation de la technique ? Les recherches continuent, le sujet n’est pas clos. Nous aurons encore des essais, des échecs, des erreurs et … des réussites.
Le roman a le droit à des raccourcis, pas l’histoire des sciences et techniques.

Epilogue : Qu’est devenue la plaque de la rue du Moulin à Nantes ?

Dans un premier temps la plaque résiste aux doutes émis. Lors de travaux dans le magasin, elle disparaît, puis elle est remise en place. La supercherie devenant de plus en plus évidente elle a finalement disparue pour de bon. Seule reste la rumeur …


2025 Laurent Venaille

[1] Rosemonde Pujol. Nicolas Appert. L’inventeur de la conserve. 1985. Denoël.

[2] Phanette (de) Bonnault-Cornu, Roger Cornu. Pratiques industrielles et vie quotidienne : Conserveries et ferblanteries nantaises dix-neuvième – vingtième siècle. Nantes. Lersco.
1989. 615 p.

[3] Travail approfondi aux Archives Nationales et contacts avec les auteurs Bonnault et Cornu de la Commissaire de l’Exposition, Elisabeth Penisson.  (Notes manuscrites, Archives de l’exposition consultées au Musée d’Histoire de Nantes)

[4] Jean-Paul Barbier (1948-2011) a publié de nombreux articles et ouvrages consacrés à Nicolas Appert. Il a fondé l’Association Internationale Nicolas Appert et œuvré de nombreuses années pour rétablir les vérités historiques. Son travail a été repris et complété en 2015 par Malcolm Summers, descendant par alliance de Nicolas Appert, permettant une diffusion en langue anglaise.

[5] Jean-Paul Barbier. Nicolas Appert. Inventeur et Humaniste. Royer. Saga sciences. 1994.

[6] Hors milieu de spécialistes, il était un peu tombé dans l’oubli. Jusqu’à ne plus vraiment savoir quel était son vrai prénom ou sa date de naissance.

[7] Y compris celle de Marie Harel qui reprend le mythe de la création du camembert. Voir sur le sujet : Le camembert, mythe français. Pierre Boisard, Odile Jacob, 2007, 300 p.

[8] Page 196, dans le roman, Nicolas laisse sa succession à l’un des fils de sa sœur, M.Prieur, qi a pris le nom de « Prieur-Appert ». Hors Nicolas n’a pas de sœur ayant eu des enfants, et son successeur qui s’appelle effectivement Claude Auguste Prieur (1787 – 1858) dans un souci de notoriété à fait ajouter Appert à son patronyme. Comme le fera plus tard Raymond Chevallier qui reprendra l’affaire à son compte sous le nom de Chevallier-Appert.

[9] Archives de la Marine Brest, exploitées par Philippe Henwood. Nicolas Appert et Brest. Les Cahiers de l’Iroise. Avril – Juin 1985.

[10] Nantes, Brest, Rochefort, La Rochelle, Bordeaux. Grimod de La Reynière, Alexandre-Balthazar-Laurent (1758-

1837). Auteur du texte. Almanach des gourmands : servant de guide dans les moyens de faire excellente chère / par un vieil amateur. 1808. Consulté sur Gallica

[11] Archives de la Marine de Brest. Lettre de Caffarelli au Comité de santé du 6 décembre 1806. In P. Henwood.

[12] Thomas Saddington. Method of preserving fruit without sugar, for house use or sea stores. January 1, 1808. In Philosophical Magazine, Vol XXXIII. London

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