Le pigeon voyageur au service des conserveurs
La « volaille » qui signale le banc de poissons, les volatiles qui annoncent une terre proche, les goélands qui attendent la remontée du chalut, les pigeons-voyageurs, épuisés, que l’on récupère sur le pont des navires, sont des histoires communes. Dans la Bible, dans la mythologie, chez les Grecs ou les Égyptiens on rapporte aussi des liens, entre des navires et la terre, assurés par des messagers ailés1. Mais connaît- on les tentatives faites au service des mareyeurs et des conserveurs ?
La colombophilie maritime
Suite à la guerre de 1870, l’intérêt pour l’utilisation de pigeons -voyageurs dans des liaisons terrestres ne fait plus débat. La colombophilie, initiée dès 1849 dans le Nord, se développe, les concours se multiplient, de nombreuses sociétés départementales sont créées : 11 en 1874, 47 en 1890 et pratiquement dans tous les départements en 1902. Cet intérêt n’échappe pas au monde maritime.
Les premiers témoignages viennent du Pas de Calais. Dès 18872, un armateur de Boulogne sur Mer, M. Bouclet, fait embarquer des pigeons à bord de ses bateaux pour recevoir au plus tôt des nouvelles de la pêche. Probablement mis dans la confidence, M. Duchochois-Hamerel, également armateur, mais aussi saurisseur et conserveur dans ce port, va faire de même durant cette campagne au hareng. Ces deux précurseurs surprennent leurs confrères en envoyant, toujours à bon escient, un remorqueur récupérer la pêche quand les vents sont contraires et empêchent un retour rapide. Ils seront imités l’année suivante.
La Compagnie Transatlantique
voit les choses en grand
En 1895, à l’initiative du « Petit journal », une épreuve de lâcher de pigeon en mer est organisée à bord du « Manoubia », bateau de la Compagnie transatlantique. Pour différentes raisons l’essai est plutôt un échec mais il a l’intérêt de démontrer le besoin de sélection et d’entraînement pour cet objectif. D’où la création d’un colombier à Saint-Nazaire et une nouvelle tentative en mars 1898. Plusieurs centaines de pigeons sont embarqués sur « La Bretagne » lors de son appareillage du Havre vers New York, et sont régulièrement lâchés tous les 100 km. Malgré les nombreuses pertes, c’est un succès, permettant aux passagers de donner des nouvelles aux terriens.
Intérêt pour la sécurité
Plusieurs drames vont également amener à envisager l’aide de pigeons-voyageurs pour avertir ou rassurer des familles de marins. Dès 1902 est votée, lors d’un congrès des pêches maritimes, une recommandation aux armateurs à la petite pêche, de l’intérêt de mettre en rapports constants leurs unités avec la terre, par aérogrammes transmis par pigeons messagers3. Recommandation peu suivie, bien que régulièrement renouvelée, en particulier après la terrible tempête de septembre 1930 affectant la flotte au germon4.
Des colombiers pour les conserveries
Pour cette application commerciale, la première trace trouvée sur la côte atlantique, date de 19115. Le 11 décembre, Pellier Frères sollicitent le Préfet de Vendée de leur accorder l’autorisation d’établir à leur usine des Sables d’Olonne, un colombier de pigeons-voyageurs. « Ceux-ci seront emmenés de temps à autre par « notre » vapeur « René-André » dans la direction de l’Ile d’Yeu et de l’île de Ré et serviront à prévenir notre usine des chargements de poisson qu’il pourra effectuer en mer pour elle »6.

Nous n’avons qu’une partie de la réponse, à savoir l’obligation de faire la demande sur papier timbré et d’acquitter les frais de parution du futur arrêté. Probablement, le projet ne se concrétise pas.
En effet, Louis Biret, qui a racheté l’affaire Pellier en 1917, avec son épouse Adélaïde Gonnord7, va après la guerre reprendre ce projet. Mais aussi les démarches administratives.
La réalisation est difficile
Différents échanges vont se succéder à partir de la demande d’autorisation de Louis Biret au Préfet, en date du 14 mai 1920, pour « effectuer des lâchers de pigeons pour les besoins de notre commerce ». Bien sûr, il y a toujours la nécessité d’écrire sur papier timbré, de joindre un mandat poste pour les frais d’arrêté. Il faut aussi passer par les étapes de l’autorisation de la construction du colombier, de celle de l’autorisation des lâchers de pigeons, de la déclaration du nombre d’oiseaux. Les échanges font intervenir la Préfecture, le Bureau Militaire, le Ministère de l’Intérieur, ceux de la Guerre, de la Marine et des P.T.T., le Maire de la Commune.
Le 23 août 1920, l’arrêt d’autorisation paraît. Mais celui-ci précise qu’il faudra renouveler la démarche chaque année, qu’il faut s’engager à ne pas concurrencer la poste, et surtout faire contrôler les paniers avant chaque embarquement par le Commissaire de Police !
L’intéressé fait remarquer la difficulté de s’y soumettre, « compte tenu des heures et aléas des départs en mer ». Il signale également que les Préfectures de la Loire-Inférieure8 et du Finistère9 lui ont accordé l’autorisation sans cette contrainte.
La réponse du préfet est sans appel : « les règlements prescrits par les lois et décrets du 22 juillet 1896 ne peuvent être transgressés et les lâchers de pigeons voyageurs doivent toujours être soumis au contrôle d’un officier de police judiciaire. Toutefois il vous est possible après entente avec M. le commissaire de Police des Sables d’Olonne, de prendre toutes mesures qui seraient de nature à faciliter le contrôle des pigeons destinés à être lâchés en mer, avant leur embarquement sur vos bateaux ».
Nous ne connaissons pas l’arrangement local trouvé avec le Commissaire de Police, mais l’affaire s’envenime encore en 1922 quand le préfet de Vendée, via le maire de Pouzauges, rappelle à l’ordre Louis Biret, qui, selon la loi du 22 juillet 1896, est tenu de déclarer avant le 1er janvier à la mairie de sa commune le nombre de pigeons voyageurs qu’il détient en vue du recensement annuel. Ce qu’il a très nettement omis de faire.
Le système a-t-il survécu aux contraintes administratives ? Quelle ampleur a-t-il pris chez les conserveurs ? Ce qui est certain, c’est que le développement des liaisons radios en mer à partir de 1920 / 1930 va apporter des solutions plus satisfaisantes.
Et pourtant …
L’idée est reprise en 1959 à Concarneau par le représentant local du COFICA10 qui obtient le résultat de la pêche d’un sardinier aux Glénan avant son retour au port, de façon plus discrète qu’en passant par les ondes. Moyen moins innovant que le pensait le journaliste de l’époque.

Le travail est à poursuivre avec de nouvelles sources.
Des colombophiles parmi vous ?
2025 Laurent Venaille
1 Le pigeon voyageur. Thèse présentée à la Faculté de Médecine et de Pharmacie de Lyon. Raymond Zaepffel. 1925. Imprimerie O.Leignel.
2 L’Univers du 10 novembre 1887, citant « L’express » de Boulogne sur Mer. Consulté sur Retronews
3 Le Phare de la Loire 3 août 1902.
4 La Leçon d’une tempête « La liaison des marins avec la terre ». Ouest Eclair du 19 octobre 1930
5 Toute la correspondance Pellier et Biret qui suit est tirée du dossier des Archives de Vendée (2 R 96). « Lâchers de pigeons voyageurs entre des bateaux de pêche et des usines de conserverie ».
6 Courrier du 11 décembre 1911 de Pellier du Mans au Préfet de la Vendée à La Roche sur Yon.
7 Leur usine de Pouzauges sera elle-même reprise plus tard par Fleury Michon
8 Arrêté du Préfet de la Loire-Inférieure du 30 juillet 1920 pour l’usine de La Turballe.
9 Arrêté du Préfet du Finistère du 2 août 1920 pour l’usine de Brigneau en Moëlan.
