1844 – 1845. Usine Deffès de Piriac :
bras de fer avec l’administration
Demande de mise en conformité
Le 20 septembre 1844, suite à une injonction du maire de Piriac[1], Deffès Jeune plaide son ignorance de la situation de l’usine dans la seconde classe des établissements insalubres[2] . Dans un nouveau courrier du 12 octobre 1844, le maire fait notifier par le garde champêtre à Messieurs Deffès, confiseurs de sardines, un ultimatum « d’envoyer sous 3 jours une demande officielle d’autorisation d’exercer leur industrie », suite à ses avis des 20 et 21 septembre et du 6 octobre. La lettre est contresignée par le garde champêtre qui signifie l’avoir remis et parlé à Deffès père le 12 octobre 1844. Le maire confirme la démarche au sous-préfet en ajutant que « les déchets de poisson empestent le voisinage ».
Réponse de Deffès Jeune le 15 octobre. Il rappelle qu’il exerce cette activité depuis 1829 dans la commune de Piriac. Il argumente sur le fait que ce n’est pas un établissement nouveau, qu’il ne rentre pas dans l’ordonnance du 9 février 1825 (pas de salaison), et qu’il considère qu’il n’a pas à se plier à cette exigence. Le maire rapporte cette position au sous-préfet le 15 février 1845 et lui demande la position à tenir. Le 24 février le sous-préfet s’en réfère au préfet. Il précise que le local où exerce Deffès fut acquis par lui en 1836 de Mr Armand Tranchevent[3], négociant à Nantes, et que la fabrication commença au mois de juin de la même année. Il souligne donc que Deffès ne peut arguer de la rétroactivité pour se dispenser de se conformer aux prescriptions.
Retour fait à Deffès le 8 mars 1845 : la fabrique de conserves ne peut donc exister régulièrement qu’en vertu d’un arrêté préfectoral précédé d’une enquête dont la forme a été déterminée dans l’arrêté du 30 octobre 1840. Invitation à envoyer cette demande dans les plus brefs délais avec plan en double. Finalement, le 10 mars, Deffès s’exécute, en demandant que l’enquête se fasse vite.
L’enquête « commodo-incommodo »
Le 22 mai 1845 le maire de Piriac confirme que la demande a été publiée dans la forme ordinaire, les dimanches 6 et 20 avril, 5 et 18 mai, que les affiches ont été apposées à la porte du local désigné pour l’établissement et que les affiches ont été renouvelées de 15 jours en 15 jours conformément à l’article préfectoral.
Le conseil municipal est d’avis de joindre à l’enquête sa délibération du 10 novembre 1844, par laquelle il demandait déjà l’éloignement de cet atelier à 100 m au moins de l’église paroissiale, de la promenade publique et de toute habitation.

Extrait du plan joint au dossier commodo incommodo[4], avec les commentaires suivants : parcelle n°176, chaudière dans laquelle les boîtes sont mises à bouillir, n°177 où la sardine est frite dans des chaudières d’huile en ébullition, n°178, boyauderie et passage pour aller laver le poisson, n°174 où les ferblantiers font la soudure des boîtes et où le poisson est déposé à son arrivée de la pêcherie et enfin le n°173 où le fabricant place ses bois de chauffage, ses charbons et dont une partie lui sert d’écurie.
Quelques opinions émises lors de l’enquête :
Le sieur Yves Kervel, agriculteur, déclare qu’il est incommodé par les odeurs de sardine lorsqu’il travaille le goémon sur la grève ou qu’il passe sur le port. Jean Marie Le Thiec demande l’éloignement de la fabrique qui incommode ses locations dans la saison des bains. Pierre Jan est gêné par l’odeur désagréable. Un agriculteur de port-aux-loups se plaint de l’odeur d’huile brûlée puis des détritus. Odeurs insupportables pour une agricultrice du bourg. Son mari et ses deux enfants ont attrapés des fièvres putrides, son mari a succombé ; et elle n’est rentré chez elle qu’en novembre. Demande d’éloignement d’un autre agriculteur du fait de l’odeur dans l’église. Un autre déclarant, demande l’éloignement pour éviter le risque d’incendie et de propagation à l’église. Un agriculteur de la rue Saint Michel dit que son logement devient incommode au temps des fabrications. Odeurs particulièrement insupportables dans l’église. Un capitaine de la marine marchande demeurant au bourg déclare qu’il se plaint depuis longtemps et en a fait état au maire. Un autre propriétaire de plusieurs parcelles au bourg s’est plaint aux autorités locales depuis longtemps de la gêne et de la nécessité pour Mr Deffès à remplir les formalités. Il attribue le mauvais état de son estomac à l’influence malsaine de la cuisson à l’huile végétale combinée avec l’huile animale. Se plaint de plus que Mr Deffès fait travailler pendant les heures consacrées légalement à la célébration du culte et souligne la gêne occasionnée. Se plaint également des effets pendant la saison des bains. Nombreuses autres demandes d’éloignement suivent, avec toujours les mêmes motifs.
Le maire transmet les résultats de l’enquête au sous-préfet. Il confirme avoir reçu depuis longtemps de nombreuses plaintes et que de nombreuses fièvres putrides et malignes se sont déclarées, en particulier l’année précédente, avec plus de décès qu’à la normale. Il avoue ne pas avoir voulu se positionner car il est lui-même propriétaire de plusieurs parcelles au bourg et ne voulait pas laisser penser qu’il éloignait la fabrique pour son bien personnel. Mais puisqu’il y a enquête, il se joint aux avis émis.
Reprise d’activité sans attendre l’autorisation
La saison de la sardine démarre début juin 1845. Le 17 juin, le maire de Piriac, constatant la reprise d’activité, demande à Deffès la copie de l’arrêté lui permettant de rouvrir sa fabrique de sardines. Celui-ci rétorque qu’il ne s’agit pas d’une réouverture mais d’une continuation car « c’est notre droit ». Et de dire au maire d’écrire au préfet pour qu’il lui réponde. « Jusque-là nous continuerons. Signé Deffès frères[5] ».
Le 19 juin Deffès Jeune sollicite le préfet pour avoir une réponse rapide pour sortir de l’impasse. Il remarque que cela traîne et en profite pour égratigner le maire, qui, dans l’enquête, a fait citer des individus qui sont « sous sa dépense, la plupart sont ses fermiers ». Le 21 juin le sous-préfet alerte le préfet que Deffès poursuit son activité sans autorisation. Le 24 juillet 1845 Deffès Jeune écrit au préfet regrettant que toutes ses tentatives pour le rencontrer aient échouées. Et de citer d’autres conserveurs n’ayant pas ces tracas comme à Nantes (Colin ou Millet en ville[6]), à La Rochelle (Casson et Martin), à Guérande, au Croisic, à Lorient, Kernével, St Gilles … partout.
Le 31 juillet de nombreux habitants de Piriac témoignent en faveur de l’activité de conserverie exercée depuis quinze ans, améliorant leur sort, sans désagréments et déplorent avec peine que l’on cherche à faire quitter le bourg à Deffès Aîné et Deffès Jeune. Le 1er août le sous-préfet de Savenay écrit au préfet la situation devenant inextricable. Près de 3 mois après, le 24 octobre 1845, le préfet sollicite les membres du conseil de salubrité pour prendre position.
Un avis du Conseil de salubrité très politique[7].
« De vives oppositions ont été formées contre la demande du sieur Deffès de maintenir en activité l’établissement qu’il a monté dans le bourg de Piriac, pour la fabrication de conserves de sardines à l’huile ; et le Conseil a été d’avis que les plaintes … étaient fondées. … Mais, comme l’exploitation du sieur Deffès est très profitable au pays, et que beaucoup d’intérêts eussent été compromis par sa suppression, le Conseil a pensé que, … , l’autorisation sollicitée par le sieur Deffès pouvait lui être accordée, à condition qu’il transférât sa fabrique à 100 mètres au moins de toute maison habitée ; … ». Et de poursuivre avec cette tolérance : « … sous la réserve toutefois, d’un délai raisonnable pour l’appropriation d’un nouveau local : le lieu actuel des opérations ne pouvant être immédiatement frappé d’interdit, sans qu’on apportât, …, un très grand préjudice au pétitionnaire, à ses fournisseurs et à ses ouvriers. »
Quelques années plus tard, concernant l’établissement de la rue de la montagne à Chantenay, les relations avec les représentants de l’état sont toujours aussi tendues[8].

Octobre 2025
Laurent Venaille.
[1] AD 44. Santé publique et hygiène. 5 M art. 283
[2] Arrêté préfectoral du 30 octobre 1840. Une ordonnance royale du 9 février 1825 précisait déjà ce cas pour les salaisons et saurissage du poisson.
[3] Ce n’est pas ce qui est indiqué au cadastre de Piriac. Achat en 1838 à Mabit, épicier à La Fosse, Nantes, des parcelles 173, 174, 176. Une autre parcelle, 177, est achetée en 1844.
[4] AD 44. Santé publique et hygiène. 5 M art. 283
[5] Mais c’est la signature de Deffès aîné
[6] Ce qui est faux. Colin a dû également passer par cette déclaration et enquête de salubrité. Et Millet a dû fermer son installation.
[7] Rapport général sur les travaux du Conseil Central de Salubrité de Nantes pendant l’année 1845
[8] Rapport général sur les travaux du Conseil Central de Salubrité de Nantes durant les années 1849 et 1850
