Eugène Clairian, négociant nantais, initiateur incompris de la conserve douarneniste.
L’histoire de la conserve n’a retenu d’Eugène Clairian que ses tentatives de production dans des contenants en bois. Sa vie est beaucoup plus riche et mérite d’être mieux connue.
Commissionnaire et épicier à Nantes
Né en 1808 dans la Sarthe, à La Chartre sur le Loir, où ses parents sont épiciers ciriers, Eugène Clairian débute une activité de négoce à 23 ans à Nantes. Il gagne rapidement la confiance de ses pairs et dès l’année suivante, en 1832, il participe à la création de Jacquault, Clairian & Cie. Un des commanditaires de cette société est Hippolyte Braheix, armateur nantais important, futur président du Tribunal de Commerce, conseiller municipal et député. L’objet de la société créée est de s’occuper spécialement de l’épicerie en gros et de la commission en tout genre.
Il apparaît ensuite régulièrement jusqu’en 1841 dans les « Etrennes nantaises » comme commissionnaire mais aussi comme épicier droguiste associé à Huard puis Drouet, place du Sanitat puis quai de l’écluse. Les manifestes d’entrée les concernant témoignent de marchandises diverses mais les barils de sardine pressée figurent en bonne place dans leur activité. La société Drouet et Clairian est dissoute le 24 juin 1841.
Assez surprenant on le retrouve à Paris, en 1842, lors de la naissance de son fils Charles Eugène. Il se déclare alors comme marchand de chocolat.
Le choix de la sardine et … du Finistère
Retour à Nantes où le 23 mai 1843 il participe à la création d’une société de commerce en nom collectif avec son ancien associé Louis André Anaclet Drouet et Jules Pillet pour « le commerce et l’épicerie de gros, de la commission en tous genres et de l’exploitation de presses de sardines sur la côte de Bretagne »[1]. Le siège est à Nantes mais Eugène s’installe à Tréboul. « Il est propriétaire à Tréboul de trois maisons avec presses et d’une ruine, le tout acheté, de Nantes, aux Chancerelle, eux aussi Nantais[2] ».
En 1844 son associé Jules Pillet décède, la société est dissoute. Il en forme une nouvelle, toujours avec Drouet, mais dont l’objet se limite à l’exploitation de presses de sardines. Le siège est cette fois à Douarnenez. A 36 ans, habile en commerce, avec son expérience nantaise où il a été témoin du succès de Colin et a pu nouer des liens avec le négoce, Eugène Clairian perçoit probablement tout le potentiel de cette activité en faisant évoluer les presses vers la conserverie.
Prudemment, en s’appuyant sur le commerce du poisson salé qu’il développe ainsi que l’armement de chaloupes sardinières, il créé la première conserverie de Douarnenez. La première « friture »[3]. Les arrivages à Nantes montrent que la sardine pressée reste une activité importante pour lui au moins jusqu’en 1850.
Une boîte en bois !
C’est probablement à cette époque qu’il cherche à s’affranchir des contraintes de l’emballage métallique. Le 15 mai 1850 Eugène Clairian dépose à Quimper une demande de brevet de quinze années pour une boîte à conserver les sardines à l’huile.

Le descriptif est le suivant : Six parties, quatre pour les côtés une pour le fond et une autre pour le dessus, le tout en bois mince et léger. Assemblage sans mortaises ni rainures par quelques pointes et colle forte. Une couche de colle forte est appliquée à toutes les parois intérieures et également sur l’extérieur. La boîte est ensuite enveloppée de papier de manière à ne laisser aucune partie du bois à découvert. Ces boîtes contiennent parfaitement l’huile et la sardine confite s’y conserve bien[4].
C’est effectivement osé !
Mais remettons-nous dans le contexte de l’époque :
- Dépendance de rares fournisseurs pour la matière première, qualités du fer blanc pas toujours suffisante, mauvais vieillissement des produits en l’absence de vernis[5], besoin d’une main d’œuvre importante pour former et fermer les boîtes. Difficulté à les ouvrir.
- D’autres, dont Pierre Joseph Colin, ont testé le bois comme structure de base pour la rigidité[6].

- Pasteur commence tout juste ses travaux, la microbiologie est ignorée, et de grands savants tel Gay-Lussac ont énoncé au début du siècle que c’est l’air qui est responsable de la putréfaction. Certes, on a compris avec Appert que le traitement thermique était nécessaire mais le niveau recherché pour chacun des paramètres, chaleur et herméticité, est loin d’être maîtrisé.
Revenons au brevet. On peut le reformuler de façon moderne en disant qu’il s’agit d’un complexe multicouche, associant la rigidité de la fibre de bois à des couches de polymères englobant d’autres fibres pour l’étanchéité. L’huile de couverture apportant une barrière supplémentaire. Si on fait abstraction des problèmes de migration et de goût, l’ensemble proposé fonctionne peut-être au stade expérimental. A tester avant de se moquer. Mais très nettement il n’aboutira pas au stade de production.
Stupide ou avant-gardiste ?
150 ans plus tard une grande firme suédoise lance une brique stérilisable. Lancement qui engendra beaucoup d’incrédulité et finalement rejeté par les consommateurs. Mais le sujet reste d’actualité comme en témoigne ce communiqué de presse récent, même s’il s’agit là de conditionnement aseptique et non de stérilisation :
Lausanne (Suisse), le 26 mai 2022 : Après plus de 15 mois de recherche au Japon portant sur plusieurs millions d’emballages, Tetra Pak a finalisé avec succès une innovation technologique majeure : la mise en place d’une couche alternative visant à remplacer dans ses briques la fine couche d’aluminium qui contribue à protéger les aliments périssables. L’entreprise passe maintenant à l’étape suivante du développement en testant l’introduction d’une couche à base de fibres – une première dans le secteur des emballages carton alimentaires. Ces tests s’inscrivent dans l’approche continue de Tetra Pak en matière de recherche et développement de nouvelles solutions, avec pour objectif final la création d’un emballage entièrement renouvelable, entièrement recyclable et neutre en carbone[7].
L’activité continue
Après ce dépôt, Eugène Clairian poursuit son activité : armateur à la pêche, presse et conserve. Il est élu conseiller municipal. Il semble réussir financièrement avec plusieurs acquisitions. En 1853, il investit encore dans une maison et une installation de presse[8] et prend un nouveau brevet, cette fois pour un appât à la pêche à la sardine[9]. Début 1854 il fait de la publicité pour ses produits dans un journal nantais[10].

La faillite et l’expatriation
Pourtant, fin 1855, la société Clairian et Cie est en faillite. On en attribue la cause à ce choix technique malheureux[11]. Possible, mais aucun élément n’est disponible à date pour le démontrer[12]. L’outil industriel est repris par les frères Chancerelle. Eugène Clairian revend ses biens immobiliers et s’expatrie en Argentine.
2025 Laurent Venaille
[1] Acte sous seing privé enregistré le 1er juin 1843 chez Cronier à Nantes
[2] LE BOULANGER, Jean-Michel. Douarnenez de 1800 à nos jours : Essai de géographie historique sur l’identité d’une ville. Rennes : Presses universitaires de Rennes, 2000
[3] LE BOULANGER, Jean-Michel. Douarnenez de 1800 à nos jours : Essai de géographie historique sur l’identité d’une ville. Rennes : Presses universitaires de Rennes, 2000
[4] Archives historiques de l’INPI. 1BB9870
[5] Le vernis de Chantenay mis au point par Jean-Baptiste Georget date de 1842.
[6] Photo extraite d’un rapport annuel de la société Saupiquet sans source signalée.
[7] https://www.tetrapak.com/fr-fr/about-tetra-pak/news-and-events/newsarchive/tetra-pak-innove-fait-evoluer-sa-brique-en-testant-une-couche-protection-base-fibres Consulté le 30 septembre 2024
[8] Ar Men, n°149, nov-déc 2005
[9] Archives historiques de l’INPI. 1BB15660
[10] L’Union Bretonne du 2 mars 1854. AD 44.
[11] C’est l’analyse du journal L’Illustration, dans son numéro spécial « Le Finistère » en 1929 cité par LE BOULANGER, Jean-Michel. Douarnenez de 1800 à nos jours : Essai de géographie historique sur l’identité d’une ville. Rennes : Presses universitaires de Rennes, 2000
[12] Autre facette du personnage, il aurait été mêlé au mouvement fouriériste finistérien ce qui l’a amené à démissionner de son mandat de conseiller municipal en 1852. Cela a-t-il affecté sa conduite des affaires ? Sa sœur Clarisse, de 2 ans sa cadette, fréquente également le milieu fouriériste à Paris et défendra sous son nom marital, Clarisse Sauvestre, la cause féministe et l’enseignement laïc. https://ellesaussi.wordpress.com/clarisse-sauvestre-nee-clairian-1810-1892/#_ftn3 consulté le 5 septembre 2024
