4 rue Kervégan :
du poisson salé à la conserve

L’histoire des îles Feydeau et de la Saulzaie à Nantes sont bien connues[1],[2]. Comme celle des activités de commerces alimentaires qui s’y concentrent, dont le poisson depuis le moyen âge, et la poissonnerie Driollet[3] à la pointe est de l’ile depuis 1851. Rue Kervégan, au numéro 4, un commerce va suivre pendant plus de 120 ans l’évolution du négoce de poisson salé, cherchant un nouvel équilibre avec le développement de la conserve.   

Le quartier de la Saulzaie en pleine évolution.
Reprise du plan général de la ville de Ceineray (1761) par Martellière, 1865.
Archives Municipales de Nantes. Cote II157/19.


L’oncle Juette (vers 1818 – 1839)

Antoine Julien Juette (1786 Nantes – 1850 Theix), déclaré en 1810 lors de son mariage, « vannier » comme son père et son frère, s’installe sur l’ile de la Saulzaie après 1816 et s’oriente vers le négoce de poisson salé. En 1818, installé « entrée de la rue Bon-Secours, n°9 », il propose aussi des sardines confites à l’huile. En 1822, son négoce s’étend : « morue verte première qualité, harengs saurs, sardines pressées, sardines confites à l’huile, beurre de Morlaix, mâture d’Auvergne ». Il habite quai de Turenne en 1824, et peu de temps après, rue Kervégan[4],[5].

Feuille commerciale, d’affiches, annonces judiciaires et avis divers du 19 mars 1827. AD 44

L’affaire est importante. En témoigne une annonce de 1831, où il propose à la vente, une cargaison de 32 tonnes de morues. Il est aussi devenu avitailleur et armateur. Sa femme, Marie Charlotte Eluère, décède en 1838. Il revend son immeuble de la rue Kervégan aux frères Chancerelle en 1839 et cesse son activité. Il se remarie en 1840 avec Claire Bonne Tuon à Muzillac où il s’installe comme débitant de tabac à Theix jusqu’à son décès.

Les « frères » Chancerelle (1828 – 1890 ou 1906)

C’est au 4 rue Kervégan que les frères[6] Laurent et Robert vont initier l’aventure Chancerelle. La famille, originaire de l’Anjou et de la Mayenne, s’installe vers 1800, à Joué sur Erdre. Leur mère, Anne Eluère, décède en 1813 et leur père, Michel Toussaint « Chancereul », tisserand, en 1818. Orphelins à 12 et 10 ans dans une famille de 8 enfants, ils sont accueillis par l’oncle Juette[7], à Nantes. Les voici commis dans le négoce du poisson salé.
Bien formés, ils contribuent probablement à l’évolution positive du commerce. Une source familiale[8] rapporte qu’en 1828 ils proposent à l’oncle Juette de s’associer avec lui. Devant son refus, ils décident de créer leur propre affaire. Mariés à deux sœurs, très liés, ils développent ensemble leurs activités, dans ce même quartier de la Saulzaie, à Nantes, puis sur le littoral, en particulier à Douarnenez, en reprenant des presses à poissons. Une première annonce en 1831 les localise déjà rue Kervégan, à proximité de Juette. Les deux affaires coexistent.

Feuille commerciale, d’affiches, annonces judiciaires et avis divers du 6 août 1831. AD 44

Les deux frères habitent le même appartement en 1834, rue Pagan (entre la rue Bon secours et la rue Diderot, dans le quartier de la Saulzaie), et sont recensés comme associés, marchands épiciers en ½ gros[9]. En 1839, ils rachètent l’immeuble de l’oncle Juette [10], en louent une partie (magasins, 1er et 3ème étages, caves et greniers)[11].
Dans les manifestes d’entrées de marchandises au port ils apparaissent rapidement parmi les opérateurs importants de la place. Par exemple, le 10 février 1846, avec un apport de 218 futailles de sardines en provenance de Douarnenez, contre 124, 104 ou 38 pour leurs confrères[12]. En 1856, à titre de régularisation, ils déposent une demande d’autorisation d’ouverture d’une sècherie de morues dans leur propriété de Saint Sébastien. Robert s’installe en 1857 à Douarnenez, poursuit l’activité de presse tout en développant la conserve. Les liens persistent entre les deux frères, familiaux mais aussi industriels et commerciaux. Toussaint Laurent continue l’activité d’origine à Nantes. Son fils aîné, Laurent, travaille avec lui, puis s’installe rue Marais[13]. Deux autres fils, plus jeunes, Amédée et Alfred, vont s’orienter vers la conserve, en lien avec leurs cousins douarnenistes, mais en gardant des adresses nantaises : Amédée, rue Kervégan et Alfred, quai de Turenne[14].
Compte tenu des liens familiaux forts, malgré les décès de Robert, en 1868 à Douarnenez et de Toussaint-Laurent, en 1889 à Nantes, l’activité des Chancerelle va se poursuivre dans de multiples affaires, mais avec prédominance de la conserve. L’activité de négoce de poisson salé de la rue Kervégan est cédée vers 1890[15] à Georges Maussion.

Georges Maussion et Cie (vers 1906 – 1933)

Georges Maussion (1871 Saint Florent le Vieil – 1941 Saint Florent le Vieil) est lié à la famille Chancerelle. Son père, Théodore, tanneur, est beau-frère de Laurent Chancerelle[16]. Il est recensé à Nantes à partir de 1904, déclaré marchand de salaisons et marchand de poissons en 1905, puis de poissons et poissons salés en 1907, date à laquelle il est bien mentionné au 3 et 4 rue Kervégan, avec la mention « fabricant de conserves ». En 1908, confirmation de cette activité en négoce de conserves, avec le dépôt de la marque « Salmon’s – King ».

Source : extrait de « Marques de fabrique » AD 44


En 1930, un de ses fils, Pierre, reprend une affaire de poissons, celle de Doudiès, située au 9 quai de Trouville.  Et la même année est constituée la SARL Georges Maussion et Cie au capital de 60 000 francs, domiciliée au 4 rue Kervégan[17],[18]. Seul l’apport de Georges figure dans l’acte, bien que l’activité du fils soit mentionnée plus tard dans les marques du successeur. En 1933, Georges Maussion a 62 ans et c’est Marcel Delaunay qui va reprendre l’adresse.

SARL Marcel Delaunay et Cie (1933 – 1942)

1933, le 29 août, reprise de la SARL Georges Maussion et Cie au capital de 60 000 francs par la SARL Marcel Delaunay et Cie au capital de 80 000 francs. Le siège est basé au 4 rue Kervégan. La dénomination reste « Maison Georges Maussion » avec raison et signature sociale, « Marcel Delaunay et Cie ».
Victor Marcel Delaunay est né à Nantes en 1881. Il a travaillé à Concarneau comme ouvrier de conserverie chez Bonduelle, puis comme comptable chez Provost Barbe.
Lors de l’achat, l’activité est ainsi définie : « établissement industriel et commercial de poissons salés et de conserves de légumes, homards, langoustes, saumons et autres poissons à l’huile »[19].
En 1936, la marque « Le bon filet » est déposée pour désigner des filets de morues et des filets de harengs. Nous sommes toujours dans l’activité initiale !

Source : Extrait de « Marques de Fabrique ». AD 44


Deux actionnaires principaux dans la SARL, Marcel Delaunay et Auguste Denais.  En 1942, à l’occasion d’une augmentation importante de capital (de 80 000 à 600 000 francs), deux nouveaux apporteurs, Joseph Toublanc, mareyeur à La Turballe, et René Royer, mareyeur à Dieppe prennent la majorité. Le 22 juillet 1942, le siège social est transféré au 17 boulevard Sébastopol[20]. L’histoire s’arrête là pour le 4 rue Kervégan. Elle se poursuit encore quelques années à sa nouvelle adresse. En 1949 une facture à entête nous renseigne sur son activité : « Delaunay et Cie Succ., anciennes maisons J. Doudiès & P. & G. Maussion Réunies ». Entrepôt de Poissons salés et Conserves alimentaires. Spécialité de morue blanche. Sardines pressées, morues vertes. Langues de morues, harengs saurs ». Mais la SARL Delaunay et Cie est dissoute en 1950. Denais, actionnaire principal est l’un des deux liquidateurs. Il est domicilié au 62 rue de la Montagne et tient une poissonnerie.

Le poisson quitte la Saulzaie

Peut-être « tremperie » à ses origines, puis entrepôt et magasin, le 4 rue Kervégan, est resté jusqu’en 1942 fidèle à son activité de négoce de poissons salés, y compris de sardines pressées. La conserve, poissons et légumes, est restée une activité complémentaire. Le transfert en 1936 du marché de gros au Champ de Mars, puis la démolition de la poissonnerie en 1940, les nuisances, l’évolution des habitudes de consommation auront eu raison de l’activité.

Qui se souvient aujourd’hui du passé morutier et des poissons salés de Nantes ?

Avril 2026 Laurent Venaille.


[1] https://patrimonia.nantes.fr/home/decouvrir/themes-et-quartiers/ancienne-ile-de-la-saulzaie.html

[2] https://patrimonia.nantes.fr/home/decouvrir/themes-et-quartiers/amenagement-de-lile-feydeau.html

[3] https://patrimonia.nantes.fr/home/decouvrir/themes-et-quartiers/poissonnerie-feydeau.html

[4] Le recensement de 1834 le domicilie au 3 Rue Basse Solsaie (sic), immeuble dont il est propriétaire. Il est noté « Négociant », puis barré pour préciser Marchand de poissons salés en ½ gros. Archives Municipales de Nantes. Le commerce devait s’ouvrir sur la rue Kervégan avec entrée rue Basse Solsaie.

[5] Il a acheté l’immeuble de la rue Kervégan entre 1818 et 1821, et l’a fait reconstruire, en 1827 (?) (d’après François Chancerelle. 2008. La famille Chancerelle).

[6] Toussaint Laurent (1806 Nantes – 1889 Nantes) et Robert (1808 Joué sur Erdre – 1868 Douarnenez)

[7] L’oncle est en fait le mari de Marie Charlotte Eluère (1782 Nantes – 1838 Nantes), cousine germaine de leur mère.

[8] F. Chancerelle. 2008. La famille Chancerelle.
https://v-assets.cdnsw.com/fs/Root/fibvd-OK-La-famille-Chancerelle-2_compressed.pdf

[9] Recensement de 1834. Archives Municipales de Nantes.

[10] Le 16 avril 1839. Hypothèques. AD 44.

[11] Annonce dans la Feuille commerciale, d’affiches, annonces judiciaires et avis divers du 4 mai 1839. AD 44

[12] Courrier de Nantes, politique commercial et littéraire du 10 février 1846. AD 44.

[13] « Laurent et Chancerelle », 17 rue Marais en 1862, puis « Chancerelle fils aîné » en 1869, « Chancerelle aîné » (1876 – 1887) la rue prenant la dénomination rue d’Erdre, et « Les fils de Laurent Chancerelle (1888 – 1914) après son décès en 1887.

[14] Amédée, sous la dénomination « Chancerelle Frères », aux 3 et 4 rue Kervégan jusqu’en 1905, puis 123 rue de Paris de 1905 à 1908. Et Alfred, sous son propre nom, quai de Turenne (1889 – 1891), rue Sévigné (1892), rue Launay (1893 – 1905), rue Damrémont (1905)

[15] Date donnée par la famille (F. Chancerelle. 2008. La famille Chancerelle). Logique, à la suite du décès de Laurent Chancerelle fils en 1887 et celui de son père en 1889. Mais Amédée conserve cette adresse de la rue Kervégan jusqu’aux annuaires de 1905. Georges Maussion est mentionné comme nouvel arrivant en 1904 dans les listes électorales nantaises et ne figure dans les annuaires qu’à partir de 1907.

[16] Et l’un de ses fils, Georges, épousera une fille Chancerelle.

[17] F. Chancerelle cite une faillite en 1917, liée à des investissements dans les emprunts russes, mais pas de trace trouvée de cet évènement. Lors de la constitution de la SARL en 1930, c’est bien Georges Maussion père qui est signataire.

[18] Affiches Régionales de l’Ouest du 13 octobre 1930. AD 44.

[19] Affiches Régionales de l’Ouest du 19 septembre 1933. AD 44.

[20] Donc à l’adresse de Saupiquet. Simple boîte à lettres ou relations commerciales ?

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Retour en haut