Au début de la saison 1890 des rumeurs dans la presse font état de la constitution d’une nouvelle société, la « Société Générale de l’Industrie Sardinière » regroupant un grand nombre d’entreprises du secteur de la conserve sur le littoral français, Bretagne et Vendée. Des affiches affirment que 109 sociétés étaient actives en 1889 et que la nouvelle entité a déjà acheté 105 conserveries qui produisent 650 000 caisses pour un bénéfice de 3 042 000 francs. Fin mai, l’Union bretonne titre sur « l’affaire des sardines » et rapporte les informations d’un journal de Londres, « The Grocers’ Gazette » confirmant des démarches en cours pour créer une grande union sardinière.
Des démentis sont publiés. Le nom de Joseph Péneau[1] circulant comme ayant cédé sa marque et son industrie à des intermédiaires agissant pour l’Union Sardinière, l’intéressé déclare que ces bruits sont faux et sans fondement. De même plusieurs maisons de Douarnenez réagissent et se déclarent en dehors de cette combinaison : Lemarchand, Wenceslas Chancerelle, A. et C. Chancerelle frères, J. et P. Chancerelle, Aug. Grivart, E. Delecluse[2].
Une première tentative en 1889
Le projet n’est pas nouveau. Le secteur de la conserve de poisson traverse depuis plusieurs années une crise importante suite à la raréfaction de la sardine et à une concurrence espagnole et portugaise de plus en plus forte[3]. Beaucoup d’usines ont cessé leur activité en 1887 et malgré un retour du poisson en 1888, fin 1889 un groupe de Français « ayant des relations à l’étranger » tente de « réunir en une seule main toutes les usines fabriquant des conserves de sardines sur les côtes françaises pour relever cette industrie compromise par les excès de la concurrence[4] ». Le projet n’aboutira pas malgré le soutien d’établissements financiers du premier ordre.
1890, Sardine Union Limited.
La conserve de sardines vendue aux anglais !
Très rapidement un nouveau projet renaît. Début juillet 1890 des avis sont publiés dans différents journaux et annoncent l’émission publique de 200 000 actions de 5 £ ou 125 francs pour la création de la « Société Générale de l’Industrie Sardinière », plus exactement de la « Sardine Union Limited » la société étant créée et enregistrée à Londres avec un bureau à Paris. Elle est dirigée par un Conseil d’Administration mixte comprenant des industriels et des politiciens français. Le document précise que la Société a également acquis 105 usines et 61 bateaux de pêche[5].

Le 10 juillet, premiers commentaires et premières interrogations dans la presse[6] :
– Pourquoi la société, compte tenu de son objet, est-elle constituée en Angleterre ?
– Comment est-il possible de vendre des actions d’une société qui n’est pas encore constituée ?
– Les apports semblent outrageusement majorés. Ont-ils été vérifiés ?
– La commission de banque est excessive. Le montage financier est critiqué. Et pour le montant des acquisitions, surestimé, et pour les frais d’émission et de banque jugés très confortables.
– En outre on trouve dans le Conseil d’Administration un ancien Ministre déjà mêlé à une affaire contestée.
Un autre article[7] souligne les informations déloyales fournies : la production citée, tout comme les bénéfices, sont des valeurs potentielles et non réelles. Sur les 105 usines annoncées, le projet n’en comprendrait qu’une trentaine et des moins importantes. Avec un exemple à l’appui : « M Ouizille a effectivement abandonné pour un bon prix une vieille usine et ses droits hypothécaires sur 3 autres, tout en conservant ses marques ! »
Le projet prend une tournure politique
Le 21 juillet 1890 l’affaire prend de l’ampleur et est débattue à l’Assemblée Nationale suite à l’interpellation d’un député, Francis Laur[8]. Les arguments de la Presse sont repris tout en expliquant qu’un tel montage n’est pas possible en France et que s’il est constitué à Londres c’est pour mieux tromper des petits porteurs.
Le débat dérive sur le risque d’espionnage des Anglais sur nos côtes que pourrait entraîner cette création. Le Garde des Sceaux, M. Fallières, qui mettrait ainsi la patrie en danger, n’est pas ménagé par l’orateur. Réponse de l’intéressé sur le risque économique : « Il y aura ces grandes marques de Nantes et d’ailleurs qui n’auront pas fusionné avec la nouvelle société et qui en conservant leur indépendance auront maintenu la garantie d’une libre concurrence ». Le débat se termine sur une demande de proposition de loi empêchant des Sociétés étrangères de mettre en péril la subsistance de populations entières ou de compromettre la sécurité nationale.
La raison l’emporte
Le 25 juillet l’information circule que la Société de l’Union Sardinière aurait trouvé son capital. Mais le 28 juillet les administrateurs se réunissent à Londres : l’abandon du projet est confirmé, la société est dissoute et les souscripteurs seront remboursés[9], [10], [11].
La concentration des entreprises se réalisera pourtant quelques décennies plus tard.
[1] Joseph Péneau conserveur nantais réputé
[2] L’Union Bretonne du 23 mai 1890 citant « The Grocers’ Gazette ». AD 44
[3] L’économiste français du 2 juillet 1887 consulté sur Retronews
[4] Déclaration de F. Laur à l’Assemblée Nationale. Journal Officiel de la République Française du 21 juillet 1890 (Gallica)
[5] L’Union bretonne. 7 juillet 1890. AD 44
[6] Le XIXème du 10 juillet 1890 consulté sur Retronews
[7] L’Union Bretonne du 13 juillet 1890. AD 44
[8] Séance du 21 juillet 1890. Journal officiel de la République française. Débats parlementaires. Chambre des députés : compte rendu in-extenso. 1890-07-21. Consulté sur Gallica
[9] La Presse du 31 juillet 1890 consulté sur Retronews
[10] Le Phare de la Loire du 1er août 1890 consulté sur Retronews
[11] L’Union Bretonne du 2 août 1890 AD 44
2025 Laurent Venaille
