Au feu les pompiers, v’là la conserverie qui brûle !
A parcourir l’histoire des conserveries, quel que soit le lieu ou l’époque, on trouve dans la presse des récits d’incendies d’usines aux conséquences plus ou moins importantes. Parfois dramatiques comme en 1904, celui de la conserverie d’Aalesund [1] qui entraîne la destruction de la moitié de la ville et l’évacuation de 10 000 habitants. Sans atteindre cette ampleur, les conserveries nantaises, ou leurs usines sur la côte, n’échappent pas à ce risque : en 1846 chez Deffès rue de la montagne, en 1857 chez Guihery-Deslandelles au Kernével près de Lorient, en 1874 à l’ imprimerie sur fer blanc Proutier chemin Richeux, en 1879 chez Veuve Aubin Salles et Chatellier à la Ville en Bois, en 1885 chez Landais dans le bas-Chantenay, en 1891 chez Saupiquet rue de Crucy, en 1892 chez Jean-Baptiste Amieux à Saint Clair, en 1896 aux Docks Nantais et indirectement Saupiquet Boulevard Sébastopol, en 1899 Boquien-Bardon rue de Verrerie, en 1899 chez Riom puis Dauché rue Lavoisier, en 1900 de nouveau chez Veuve Aubin Salles, au Guilvinec, en 1901 chez Levesque à Sauzon, en 1906 chez Saupiquet Fils rue Emile Péhant, en 1911 à la minoterie Roche et la conserverie Guillemot Duplan à la Collinière, en 1918 chez Amieux rue Chevreul et en 1921 à Concarneau, en 1935 chez Tertrais à Belle Ile, en 1937 chez Boquien à La Turballe, en 1943 le Musée des Salorges ancienne usine Colin, rue des Salorges, en 1947 chez Esnault-Robin à La Colinière, en 1994 chez Covi route de Clisson à Saint Sébastien, en 2001 chez Saupiquet à Quimper, …
L’incendie de la rue Crucy
Le 26 août 1891, dans l’après-midi, la fille du cuisinier de chez Saupiquet constate des fumées sortant des magasins voisins de Cartier et Barjolle et donne l’alerte[2]. Les bâtiments de l’entrepreneur de transports, construits en planches, sont contigus de la conserverie.

Bonne réaction du mécanicien, qui libère immédiatement les soupapes des appareils sous pression, et du caissier qui sauve les livres de comptabilité. La lutte contre l’incendie débute avec les « petites pompes » du quartier, très vite renforcées par l’arrivée de la pompe à vapeur de la Ville, qui est installée Quai Baco. Le feu est alimenté par un stock de foin important dans les écuries de Barjolle et attisé par un vent violent. Tout brûle très vite chez l’entrepreneur de transport comme chez Saupiquet.
Heureusement, les pompiers ont établi, peu de temps auparavant, un inventaire des risques dans ce quartier entre Chaussée de la Madeleine et Champ de Mars. Inventaire qui fait suite à une série de sinistres en 3 ans (dont Lefebvre-Utile, Billard et Duval). Ils redoutent que l’incendie s’étende à l’est chez Vincent, négociant en vins et spiritueux, et surtout à ses stocks très importants d’alcool de l’autre côté de la rue de Crucy. Un temps, le scénario catastrophe est envisagé : que le feu atteigne les futailles, que leur explosion entraîne un flot d’alcool en feu vers la Loire et embrase les navires de commerce amarrés au Quai Baco.
Tous les efforts sont portés pour circonscrire le danger. Le vent contrarie l’exercice, mais les moyens mis en œuvre, et un changement de l’orientation du vent, vont permettre d’en venir à bout. « Les pompiers font des prodiges : ils courent sur les toits brûlants, ils apparaissent au milieu des flammes et sur les poutres incendiées, ils sont à droite, ils sont à gauche, ils sont partout, la lance à la main, marchant avec ordre et rapidité sous les ordres du capitaine Boisseau, … [3]». Nouvelle alerte dans la soirée, vite maîtrisée. Malgré la foule de badauds, un service d’ordre insuffisant et de l’explosion des boîtes de conserve, peu de blessés à déplorer. Le lendemain, les constats sont importants : 5000 m² de décombres, des murs lézardés, et des milliers de boîtes de sardines, d’escargots et de haricots verts au sol. En attendant les assurances, il faut tout laisser en place, malgré les débuts de putréfaction de la matière organique sortie des boîtes. Toutes les pièces métalliques et les matériels sont tordus. Seul le coffre fort reste indemne. La production ne pourra pas reprendre.
Arsène Saupiquet modère les conséquences et rassure les journalistes en précisant que l’essentiel de la production se fait ailleurs. Pour les employés et les clients, pas d’inquiétude à avoir, les expéditions vont pouvoir reprendre en utilisant les locaux des Docks Nantais. Leurs propriétaires sont également actionnaires de la nouvelle Société constituée par Arsène Saupiquet. Cette solution provisoire devient pérenne et c’est ainsi que Saupiquet quitte son site initial[4] rue Crucy depuis 1877 pour celui du Boulevard Sébastopol.
Après quelques tergiversations avec l’une des deux compagnies concernées, les assurances vont bien couvrir le sinistre et dans des délais brefs[5] . Une partie des boîtes sinistrées sera revendue.

Pierre Haffner, le fabricant du coffre-fort qui avait fait sensation au milieu des décombres, va en profiter pour l’exposer chez le revendeur, quincaillier rue Bon Secours. Un voleur, pris en train de dérober des boîtes, est condamné à 8 jours d’emprisonnement, mais bénéficie de la clémence du Tribunal [6].
L’année suivante, le 27 novembre 1892, un autre incendie va se déclarer sur le même lieu, dans la distillerie devenue Gauthier, Riom et Vincent [7]. Incendie plus intense, atteignant cette fois ci les stocks d’alcool, entraînant de fortes explosions. On compte une trentaine de blessés et un tué. « La rue Cruci offrait l’aspect d’un torrent de feu [8] ».
Des causes variées, pas toujours identifiées
Les rumeurs circulent vite, les soupçons et les accusations aussi [9], mais les conclusions d’enquête ne sont pas toujours accessibles. Ce qui est certain c’est que l’environnement est souvent propice à la moindre étincelle. Surtout quand les constructions sont en bois comme pour Jean-Baptiste Amieux à Saint Clair, Veuve Aubin Salles au Guilvinec, Saupiquet rue Crucy ou Saupiquet Fils rue Péhant.
Ou que l’on cumule en un même lieu, tous les risques, comme chez Boquien-Bardon, rue de la Verrerie, en 1899 : marchandises au rez-de-chaussée, boîtes de conserves et caisses en bois au 1er, atelier de soudage au second, entrepôt de caisses au 3ème et stockage de foins au dernier étage.
Deffès attribue le sinistre qui atteint son établissement « à quelques étincelles tombées de la cheminée de l’usine, et qui auront trouvé, au défaut de quelque ardoise, dans les voliges de sapin et des chevrons élevés par la chaleur solaire à un haut degré de température, des éléments de combustion trop bien préparés [10]».
C’est aussi une étincelle qui serait la source de l’incendie des Docks Nantais, boulevard Sébastopol, en 1896. Lors du déchargement d’une livraison de sacs de nitrates, le cheval s’impatiente, donne des coups de sabots sur les rails d’où jaillissent des étincelles et enflamment un sac. Outre les sacs de guano, dans l’entrepôt sont également stockés des alcools, des essences et une grande quantité de conserves à l’huile. Les journaux rapportent une véritable salve d’artillerie avec les boîtes de conserve qui éclatent et dont les détonations alternent avec celles des nitrates. Saupiquet, client et voisin de l’entrepôt est épargné. Mais le hall de 70 m sur 50 m est détruit.
Autre cause suspectée, les matières fermentescibles : le foin rentré trop humide chez Cartier et Barjolle, rue Crucy ou les balayures déposées « comme cela se faisait tous les samedis [11] » au fond de l’atelier chez le fabricant de boîtes Proutier.
Dans l’incendie de la rue Lavoisier, usines Riom et Dauché, on sait que c’est la foudre qui a déclenché l’incendie, mais que le stock de solvants, de pétroles et de peintures l’a favorisé. « … et pouvait occasionner un véritable désastre s’il se propageait de l’autre côté de la rue aux ateliers de carrosserie Tenaud, au lavoir, à la seconde partie de l’imprimerie Riom, aux magasins de spiritueux Le Goff, aux approvisionnements de fourrages et autres bâtiments agglomérés entre l’avenue de Launay, les rues Lavoisier, de la Brasserie et Chaptal [12] ».
Imprimeurs, fabricants de boîtes et conserveurs partagent le risque de stocker des produits hautement inflammables : pétrole, alcool, huile, caisse en bois puis conditionnement carton. C’est l’armoire électrique qui est soupçonnée chez Amieux en 1918 et chez Covi en 1994.
Un seul cas, celui de Tante Coline (Esnault-Robin), route de Sainte Luce, en 1947, semble être lié directement à l’activité de production avec une marmite de graisse portée à trop forte température.
Mais la spécificité des incendies de conserveries, mentionnée dans plusieurs articles est l’explosion des boîtes. Certes, c’est le signe d’une bonne qualité des soudures ou des sertis, mais cela représente des dangers supplémentaires, leur projection pouvant atteindre 30 m et plus !
Sauver les stocks et les livres de comptabilité. A tout prix ?
Lors de l’incendie Deffès, en 1846, on déplore que les principales pertes soient dues à des transferts inopportuns de produits pour « sauver » la marchandise et honorer les commandes. Beaucoup de casse dans la hâte, et « … une énorme quantité, encore inappréciable, de produits conservés dans des bouteilles et des bocaux de verre a été irrévocablement gaspillée et perdue »[13].
Plus grave, la volonté de préserver les livres de comptabilité et les papiers de la société, font prendre des risques inconsidérés. Jean-Baptiste Amieux, en est empêché, à temps, mais ce ne sera pas le cas pour le fils Chiquet, qui succombera dans l’incendie de la rue Lavoisier. D’où le commentaire du Commandant Gouzé dans son rapport : « Ce terrible accident devrait rendre plus circonspectes les personnes dévouées, trop dévouées même, qui en présence d’un incendie se précipitent, sans réflexion, au hasard, pour sauver quelque chose[14] ».
Après l’incendie

Les remerciements aux pompiers et à toutes les aides reçues sont systématiques dès le lendemain du sinistre dans la presse. Le courage des soldats du feu est reconnu ainsi que leur rapidité d’intervention, la bonne coordination des opérations et la protection du voisinage. Sont également cités tous les « officiels » venus soutenir les sinistrés. La municipalité est parfois égratignée, les moyens matériels mis à disposition paraissant toujours insuffisants. Lors de l’incendie chez Jean Baptiste Amieux, on constate l’arrivée rapide de la pompe de l’école communale et des pompes d’établissements industriels. Puis de celle du poste de Lamoricière, de la Ville et celle de la Chambre de Commerce. « Mais un tel déploiement ne servait malheureusement à rien, car on manquait d’eau. … Enfin, la pompe à vapeur de la Ville a été établie place de Launay, envoyant ses manches par l’avenue Allard, le boulevard Pasteur et le chemin Guilbaud[15] ». Chaque sinistre est analysé et donne lieu à un rapport du Commandant des pompiers avec des suggestions sur les équipements ou installations nécessaires[16].
Des collectes sont organisées auxquelles participent ouvriers, patrons, voisins, commerçants … Les confrères proposent leur aide, du matériel ou des locaux. Ainsi, 15 jours après l’incendie qui a détruit une grande partie de l’usine Amieux-Frères rue Chevreul, en 1918, celle-ci peut redémarrer avec une toiture provisoire, des matériels récupérés sur d’autres sites et une partie de la production va pouvoir se faire chez Tirot qui met gracieusement son usine à disposition[17]. Un bel hommage aux pompiers aussi chez Griffon, Papillon et Cie de Cholet qui leurs dédient une marque en 1904.

Les dégâts sont évalués, parfois exagérés dans un premier temps, mais rapidement sont réalistes, comme les 600 000 francs de la rue Crucy pour Saupiquet. Ils sont presque toujours couverts par les compagnies d’assurance pour les entreprises, mais rarement pour les particuliers. Ainsi, « un des perdants le plus à plaindre est M. Coubat, le cuisinier contre-maître de la maison Saupiquet, qui a donné l’alarme et n’a pas eu le temps de sauver quoi que ce soit chez lui »[18]. A Saint Clair en 1892 si Jean Baptiste Amieux est couvert ainsi que le propriétaire des lieux, M. Monjarret, et plusieurs locataires, « Mme Thomaré et M. Courtial ne le sont pas[19] ».
Chaque évènement fait craindre de longues périodes de chômage. Ce qui est fondé ou non selon les époques, les saisons, les lieux. Situation particulièrement dramatique pour les boîtiers après l’incendie Riom – Dauché : « Outre leur travail, ils perdent tous leurs outils brûlés dans l’atelier et qui leur coûtent, au bas mot, à chacun 60 francs[20] ». Même si d’autres ateliers vont pouvoir leur faire appel, ce sera en quantité moindre et une perte estimée de 40 à 50 % de leurs revenus.
Un patrimoine qui part en fumée
Jules Bonhomme-Colin, succédant à son beau-père, Pierre Joseph Colin, perfectionne l’usine de la rue des Salorges. Son expérience dans les assurances l’a sensibilisé au risque d’incendie et il fait concevoir par Lotz fils Aîné une vaste charpente en fer de 20 m sur 8 m, divisée en 42 fermes reposant sur des appuis en maçonnerie. Il échappe à l’incendie. Mais pas à la faillite. Il n’avait pas prévu non plus les bombardements du 23 septembre 1943 qui vont enflammer et détruire l’usine devenue Musée. Des objets disparaissent dans le sinistre, d’autres sont dérobés, une partie va être récupérée et préservée au Musée d’Histoire de Nantes. Mais quelle perte pour reconstituer l’histoire des débuts de la conserverie !


Perte irrémédiable aussi, en 1994, lors de l’incendie de Saint Sébastien sur Loire. Ce site plus que centenaire, créé par Cassegrain, puis devenu Saupiquet avant d’être repris par le Groupe Covi, avait une collection d’objets, de documents et de produits remarquables. Ils avaient été regroupés dans une « cantine-musée » à l’initiative de la direction [21].

Même si la pérennité des outils et la préservation des emplois restent les préoccupations prioritaires, ces deux évènements montrent la fragilité du patrimoine industriel et la nécessité de lui apporter toute notre attention.
Mars 2026
Laurent Venaille.
[1] Norvège
[2] Presse Union Bretonne du 27 août 1891. AD 44
[3] Le nouvelliste de l’Ouest du 27 août 1891. AD 44.
[4] Le terrain apporté par Berthe Athénaïse Muneret, épouse Saupiquet, évalué à 40 000 francs lors du contrat de mariage en 1876, transféré à la Société des Ets Arsène Saupiquet en mai 1891, est revendu en mai 1892. « Le Conseil est informé de la vente du terrain de la rue Crucy à Monsieur Gautret, moyennant le prix de 41500 francs, contrat en mains et le coût de la mitoyenneté restant à notre charge ». Compte Rendu du Conseil d’Administration de Saupiquet du 25 novembre 1891, consulté aux AD44.
[5] Compagnies « Le Nord » et « La France ». CR du Conseil d’Administration de Saupiquet du 25 novembre 1891, consulté aux AD44 : « Il nous sera payé tant par les deux compagnies que par le produit des marchandises sauvetées, la somme de 582 052.14 »
[6] L’Union bretonne du 28 octobre 1891. AD 44.
[7] Voir sur Patrimonia, Incendie rue de Crucy. https://patrimonia.nantes.fr/home/decouvrir/themes-et-quartiers/incendie-rue-de-crucy.html
[8] Le « Petit Parisien » du 28 décembre 1892. Consulté sur Gallica.
[9] A Aalesund les premières versions accusent deux ivrognes. La version officielle sera celle d’un animal (une vache ?) renversant une lanterne.
[10] Le Breton du 19 juin 1846. AD 44
[11] Union Bretonne du 5 mai 1874. AD 44.
[12] Rapport du Commandant Gouzé au Maire de Nantes suite à l’incendie Riom et Dauché, cité dans le Phare de la Loire du 26 juillet 1899. AD 44.
[13] Le Breton du 19 juin 1846. AD 44
[14] Le Phare de la Loire du 26 juillet 1899. AD 44
[15] Le Phare de la Loire du 22 août 1892. AD 44
[16] Sur l’histoire des pompiers à Nantes, voir Patrimonia : https://patrimonia.nantes.fr/home/decouvrir/themes-et-quartiers/pompiers.html
[17] Ouest Eclair du 15 juin 1918. AD 44
[18] Nouvelliste de l’Ouest du 27 août 1891. Cependant, on retrouve trace d’une compensation en sa faveur dans les comptes de Saupiquet qui suivent le sinistre.
[19] Le Phare de la Loire du 22 août 1892
[20] Le Phare de la Loire du 26 juillet 1899. AD 44
[21] Communication du patron de l’époque, Pierre Denis, membre de l’association. Pierre se souvient encore … n°5. Covi P.C.A. 1ère partie, 1994 – 1996. Non (encore) publié !
